Claude Terrasse à Arcachon (1889-1896)

 

CLAUDE TERRASSE À ARCACHON (1889-1896)

CONTRIBUTION À UNE CONNAISSANCE DE LA VIE MUSICALE À ARCACHON À LA FIN DU XIXe SIÈCLE

 

De 1900 à 1920, Claude Terrasse est le plus célèbre compositeur d’opérettes et d’opéras-comiques français. Alors que le genre sombre dans la mièvrerie, il lui redonne verve et vigueur ; tandis que s’y consacrent nombre de musiciens sans talent, Claude Terrasse est un des rares avec Messager à posséder un véritable « métier » de compositeur. Il accède à une soudaine notoriété en 1896 pour avoir composé la musique de scène de l’Ubu roi d’Alfred Jarry dont la création provoque un scandale. Pendant vingt ans, il accumule les succès parisiens, voit ses œuvres jouées dans toutes les grandes villes de province et traduites dans plusieurs langues étrangères. Son opéra-comique, le Mariage de Télémaque, est créé à la salle Favart et son grand opéra-bouffe entièrement chanté, Pantagruel, écrit sur un livret d’Alfred Jarry, au Grand-Théâtre de Lyon. Sa renommée lui vaut la richesse et le surnom flatteur de « petit Claude-de-France », imité de celui de Debussy.

Né à L’Arbresle (Rhône) le 27 janvier 1867, Claude Terrasse étudie d’abord le cornet à pistons, le solfège et l’harmonie au Conservatoire de Lyon. Parallèlement, il travaille le piano et l’orgue avec Paul Trillat, l’organiste de la Primatiale. Il complète ensuite sa formation à l’École Niedermeyer de Paris où il est l’élève de l’organiste Eugène Gigout. Après son volontariat, il rencontre Andrée Bonnard, sœur cadette du peintre Pierre Bonnard et la retrouve plusieurs fois dans leur maison familiale du Grand-Lemps dans l’Isère. C’est à ce moment qu’il est nommé professeur de piano, d’orgue et d’harmonie au Collège Saint-Elme d’Arcachon. Il rejoint ce poste au début de 1889 et y reste jusqu’à l’été 1896. Pendant ces sept années, Claude Terrasse s’attache à faire rayonner son art et multiplie les cours et les concerts à Arcachon.

Terrasse0Claude Terrasse vers 1900.

LE COLLÈGE SAINT-ELME

L’École Saint-Elme est un grand ensemble tenu par des moines dominicains. Un vaste bâtiment en briques et pierres de taille sur deux niveaux se dresse après la grille d’entrée. Quelques marches mènent à un porche en pierre et à un auvent de métal et de verre. D’un autre côté, une cour est entourée d’un parc très étendu, planté de nombreux arbres. Dans le parc, une allée bordée de massifs conduit à la chapelle. Après une quinzaine de marches, un large parvis entoure la façade d’une église à deux tours.

C’est dans ce cadre que Claude Terrasse prend ses fonctions d’enseignant. Il est professeur de piano et d’harmonie1, et il tient l’orgue à la chapelle de l’école. Nous ne savons pas comment il se voit proposer cette place. Gigout y est certainement pour quelque chose. On voit en effet dans une lettre postérieure à la fois son intérêt pour la ville qu’il appelle « Mon cher Arcachon » et son influence sur les gens qui y sont nommés2.

Terrasse5

Claude Terrasse avec les pères de l’École Saint-Elme.

PREMIÈRE ANNÉE ARCACHONNAISE

À peine arrivé, Claude Terrasse doit superviser la partie musicale de la Séance littéraire et musicale annuelle de l’École Saint-Elme qui a lieu le 28 mars 1889 ; un élève joue une Romance pour violoncelle de sa composition, un quatuor d’élèves un Menuet qu’il a également écrit, et lui-même, au milieu d’un programme fourni, interprète Islena, rhapsodie pour piano de Camille Saint-Saëns3. Un mois plus tard, le 28 avril, il participe à la fête patronale de l’école qui débute par une cérémonie religieuse durant laquelle on exécute une messe de Gounod. Un article de presse arcachonnais indique que « l’orgue [est] tenu par M. Terrasse, le distingué professeur d’harmonie4. »

Le 1er mai suivant, il signe un bail pour la location dune villa dénommée villa Bach, boulevard d’Haussez, dans laquelle ii réside jusqu’à la fin de l’année scolaire, et même au-delà puisqu’il y habite toujours à la rentrée suivante qui a lieu le 8 octobre. Bien que sans renseignements directs sur la période estivale, on peut inférer de la suite de la correspondance que Claude et Andrée se sont revus et que la famille Bonnard voit cette relation d’un œil favorable. À partir d’octobre, en effet, Claude est autorisé à entretenir une correspondance, non pas directement avec Andrée, mais avec Madame Élisabeth Bonnard, sa mère, ainsi qu’on le jugeait plus convenable à l’époque. Nous ne connaissons l’existence que d’une partie des lettres, celles envoyées par le musicien. Terrasse y décrit sa vie quotidienne à Arcachon, s’entretient régulièrement de musique, sans oublier de transmettre ses « amitiés à Miss Andrée ». Il compose un peu : un morceau pour violon qu’il s’occupe à « transcrire pour piano solo, afin d’être agréable à Miss Andrée »5, une autre pièce mentionnée dans la même lettre, et plus tard dans l’année scolaire, le projet plus ambitieux d’une messe pour chœur et orchestre6. Mais ses fonctions de professeur de piano et d’organiste liturgique lui prennent beaucoup de temps, et il écrit qu’il a du travail plus qu’il ne peut en faire et qu’il n’est « vraiment un peu tranquille que de 7 h à 10 h le matin et de 7 h à minuit7

Ceci ne l’empêche pas de se lancer dans l’organisation d’une ambitieuse saison de musique de chambre qui aura un certain retentissement à Arcachon, mais qui le contraint à abandonner momentanément la composition :

« J’organise de petites séances musicales qui auront lieu chez moi une fois par semaine. Ce seront des séances de musique de chambre tout ce qu’il y a de plus classiques […] ; les personnes qui désireront venir à ces petites auditions prendront un abonnement de î ou de plusieurs mois. »8

Plusieurs fois, il évoque la quantité de travail que lui demandent ces concerts hebdomadaires mais aussi leur succès de plus en plus important, et le public grandissant que leur qualité attire. Il n’est distrait de son labeur que par la visite de Charles et Pierre, ses deux futurs beaux-frères. Dans une lettre très drôle, Charles écrit à Terrasse :

« Mon frère me charge de t’avertir qu’il ne faut pas te creuser la tête à lui chercher des distractions jusqu’à Noël. Il va apporter sa boîte à gribouillages et pendant qu’il reproduira sur la toile la plage d‘Arcachon, je ramasserai des baleines pour le déjeuner. »

Au même moment, Pierre écrit à sa sœur :

« J’emporte aussi beaucoup de résignation pour entendre les flots de musique qui ne doivent manquer de s’échapper de la villa Bach.

Mais la muse de la Peinture sera vengée car j’emporte ma boîte à couleurs et des flots de vert, de bleu et de jaune vont couler à leur tour. »10

LE MARIAGE

La véritable grande préoccupation de Claude Terrasse cette année-là est la demande en mariage d’Andrée Bonnard. Le ton déférent des premières lettres du musicien à sa future belle-mère devient de plus en plus cordial, et un esprit humoristique et même taquin affleure peu à peu, sans jamais cesser d’être respectueux. Au printemps, à l’occasion d’un grand repas de famille qui doit réunir les Bonnard – et Claude Terrasse -, le musicien écrit :

« Je serai à Paris : le Lundi de Pâques vers les 10 h du matin si vous voulez bien […] m’autoriser à vous parler de choses extrêmement sérieuses !!!!!!!!! »

Une fois la demande présentée par son père et acceptée par la famille de la jeune fille, les deux parties se mettent d’accord sur les questions matérielles de l’installation des futurs époux : Claude envoie l’inventaire complet de ce qu’il possède à la villa Bach à la fois comme linge et comme mobilier, pour que le trousseau d’Andrée le complète utilement ; n’habitant qu’une partie de la villa, il prévoit avec son propriétaire d’annexer l’autre partie au départ de sa locataire, « il s’agi[t] de disposer les appartements du rez-de-chaussée et du premier de manière à faire une habitation pour un seul locataire. Grâce à l’architecte du dit propriétaire, [il espère] avoir un petit hôtel qui ne sera pas indigne de ses futurs habitants et tantes12. » La cérémonie s’organise progressivement. Pour le prêtre chargé de la cérémonie religieuse, Claude Terrasse s’adresse au directeur de l’École Saint-Elme, dont la conversation lui cause une vraie surprise :

« J’ai parlé au Père Prieur de mon mariage qui n’a pas été une nouvelle pour lui, à ce qu’il m’a dit ; d’après ses paroles j’ai cru comprendre que vous lui aviez écrit !!! Je vous y prends… – et qu’a-t-il dit ?… »13

Ce qu’il a dit était rangé dans un dossier intitulé « Lettres confidentielles à Madame Bonnard (1889-1890) », soigneusement conservé dans les archives familiales. Car Mme Bonnard ne laisse rien au hasard, et, tandis que le mariage est envisagé de plus en plus sérieusement, elle se renseigne de son côté sur la moralité du prétendant et l’honorabilité de sa famille. Elle a effectivement écrit au Père Prieur qui lui répond par une lettre dans laquelle nous voyons le portrait de Claude Terrasse tel qu’il apparaît à son supérieur :

« [Papier à entête de l’École Saint-Elme] Arcachon, le 27 mai 1890

Madame,

Je m’empresse de répondre à la lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire.

M.  Claude T. est professeur de musique dans notre collège, mais il habite en ville. Il ne vient ici que pour donner des leçons. Nous n’avons rien à lui reprocher. Sa conduite est régulière. Nous n’avons rien appris qui puisse porter tort à sa considération. Il accomplit ses devoirs religieux. C’est un grand artiste, passionné pour son art. Je crois qu’il est capable de rendre sa femme heureuse. »

On voit à l’étonnement de Claude Terrasse qu’il ignore bien évidemment tout de ces démarches. De son côté, le Père Prieur l’assure du concours d’un des membres de la congrégation dominicaine de Saint-Elme :

« – Il m’a promis de faire son possible pour être au G.[rand] Lfemps] dans les 1ers jours de Septembre ; mais nous aurons sûrement le Père Couturier, un homme fort aimable et d’une grande distinction qui m’affectionne particulièrement et qui ne manquera pas d’assister à la cérémonie. »14

L’affection semble réciproque car Claude Terrasse dédie au Révérend Père Couturier une Messe manuscrite et inédite pour orgue, solo et chœur à l’unisson en alternance, et on sait par son Journal qu’il le revoit en 1900 à Paris et qu’ils correspondent15.

Le 13 septembre 1890, Balthazar Henri Durand, notaire à Grenoble, reçoit leur contrat de mariage et l’union de Claude et Andrée est célébrée le 24 septembre 1890 à sept heures du soir à la mairie du Grand-Lemps. Quant à la cérémonie religieuse, la seule chose que nous en sachions, c’est que le Père Libercier y est présent, ainsi qu’il avait promis d’essayer de le faire16.

Terrasse1Claude Terrasse entouré de ses élèves à Saint-Elme en 1893

ANDRÉE ET CLAUDE À ARCACHON

Après le mariage, le jeune couple s’installe à Arcachon dans la villa Bach, dont les deux appartements ont été réunis en un seul et pour laquelle Claude a signé le 1er août un nouveau bail triennal qui entérine les travaux effectués. La maison convient à ses habitants, si l’on en croit leurs témoignages. On y entre par une petite véranda formant vestibule. Au rez-de-chaussée, les trois fenêtres du corps principal forment le salon. Une petite pièce sert de salle-à-manger ; elle communique avec la cuisine qui donne sur l’arrière, de même qu’un petit cabinet de travail, « occupé par 1 piano pédalier », « très gai et très éclairé », d’après Claude Terrasse, et ayant vue lui aussi sur le jardin de six à huit ares. À l’étage se trouvent trois chambres assez vastes, dont celle de Claude et Andrée qui possède un grand cabinet de toilette tenant lieu de salle de bains. Au centre, un petit « pas-perdu » sert d’antichambre et un petit escalier conduit aux mansardes du deuxième étage, l’une pour la bonne, « et l’autre pouvant se donner à quelque invité peu cérémonieux »17. Deux pianos font apparemment le voyage du Grand-Lemps jusqu’à Arcachon ; Andrée commente ainsi leur arrivée à sa mère :

« Les deux pianos font merveille et le petit a changé de son ! Il est devenu étonnamment bon ! La sonorité n’est plus du tout la même, j’en étais stupéfaite, je le trouve presque aussi bon que l’autre ! J’en suis bien contente, car pour jouer à deux pianos il faut autant que possible deux instruments égaux. »18

L’année suivante, Claude et Andrée envisagent même de placer un orgue dans leur salon afin de donner des concerts :

« Il est donc question de faire faire un orgue dans le salon de la villa, qu’on placerait d[an]s le grand panneau du fond, occupé actuellement par le grand bahut et les concerts auraient alors lieu chez nous. »19

Ce projet – devenu réalité bien plus tard lorsque la famille Terrasse habitera rue de Milan à Paris – ne sera pas réalisé à Arcachon, et Claude continuera durant les années ultérieures à donner ses cours d’orgue, même privés, sur celui de la Chapelle de Saint-Elme.

Ils habitent la villa Bach jusqu’à une date comprise entre le 22 janvier et le 28 juin 189220. Ils déménagent alors à la villa Bijou, située 145 bis, boulevard de la Plage, qu’ils habitent pendant tout le reste de leur vie arcachonnaise. L’entrée dans cette maison plus importante coïncide avec la naissance de leur premier enfant, Jean, le 6 mai 1892. La villa Bijou est un grand parallélépipède d’un seul tenant, sur deux niveaux. Le troisième niveau est mansardé et la toiture ouvragée et élancée donne à l’ensemble une légèreté dont le bas un peu massif l’aurait autrement privé. La charpente en bois et un balcon de même finissent le tout. Une photo nous montre Claude au chapeau melon et Andrée, accoudés au balcon, par une journée ensoleillée. Un mur de pierre à petites colonnes rythme une grille de fer qui clôture un jardin planté de quelques arbres que l’on peut voir du jardin d’hiver vitré.

Afin d’en amoindrir le coût, la maison est sous-louée pendant la période estivale à des vacanciers bordelais. Plusieurs lettres en témoignent, dont une qui fait le point sur la situation financière du couple en déplorant que, pour cause de période électorale, la fin de l’été 1893 ne soit pas très propice aux locations :

« Septembre se louera difficilement. Enfin 1 800 F [pour l’été,] c’est assez joli. Et puis notre villa sera en meilleur état à notre retour qu’à notre départ. »21

La somme est loin d’être négligeable lorsque l’on sait que la location de la villa Bach coûtait à ses occupants 1 200 francs par an deux ans auparavant, et que le salaire d’une bonne, par exemple, est de 35 à 40 francs mensuels.

Terrasse2Claude et Andrée Terrasse au balcon de la villa Bijou.

UNE FAMILLE EN EXPANSION

La famille s’agrandit assez vite : Jean naît le 6 mai 1892, Charles le 1er octobre 1893, Renée le 5 décembre 1894, et Robert le 24 juin 1896, l’année du départ pour la capitale. Jean excepté, les enfants naissent au Grand-Lemps, occasionnant de longues séparations que les deux époux vivent assez mal, même si les joies enfantines les compensent. Quelques instantanés émaillent la correspondance, comme ce passage de Pierre Bonnard à Arcachon :

« Petit Jean va toujours très bien ; il est de très bonne humeur et a fait à son oncle un accueil des plus aimables. Il a déjà été croqué par le susdit oncle, auquel il fait des mines drolatiques, et qui trouve son neveu épatant. »22

LE TRAVAIL

Cependant, plus que le repos estival, c’est la grande quantité de travail qui caractérise la période arcachonnaise. En octobre 1890, Andrée écrit que « Croco [c’est le surnom de Claude Terrasse à ce moment] est rentré ce matin au collège, il fait 79 leçons par semaine ! »23 À la même époque de l’année suivante, constat identique, « au collège, les leçons pleuvent, il y en a plus que l’année dernière. »24 Les deux années suivantes, ce nombre se stabilise en apparence à un niveau plus raisonnable, d’après le professeur qui écrit à sa femme qu’il a « 60 leçons par semaine, à peu près comme l’année dernière, il y a même q.[uel]q.[ues] leçons de plus. »25 Mais ce chiffre est doublement trompeur, d’abord parce que Claude Terrasse, en plus des leçons chez les dominicains, en donne également chez les dominicaines à partir de l’automne 1893 :

« Je suis bien content de la réponse des Dominicaines, ce sera un gros appoint pour nous cette année et cela nous mettra bien à notre aise »26

Et, le mois suivant :

« Je dois voir la Mère Dom.[inicainej ce soir au sujet des leçons ; voici à peu près ce qui se passe : il y a une nouvelle sœur p[ou]r les commençants, je n’aurai environ qu’une heure de leçon à donner par jour, mais cette heure me rapportera environ 6 F. »21

Et, la réputation aidant, Claude Terrasse donne de plus en plus de leçons « en ville », c’est-à-dire chez lui ou à domicile, y compris à des élèves auxquels il dispensait auparavant son enseignement à Saint-Elme. Dès 1891, Andrée note :

« Et à propos d’économie, une bonne journée aujourd’hui ; 2 leçons par semaine aux enfants de Buisseret, et pas au collège, ce qui fait un joli louis d’or par semaine en plus… Et le mois prochain, une autre petite élève commencera aussi probablement ; mais maintenant il y aurait 10 bicyclettes qu’on ne pourrait en faire davantage en selle, la mesure est comble, à moins de se passer de manger ; […] les Jourdan prennent maintenant leurs leçons sans le contrôle du collège. »28

À la veille de quitter Arcachon, Andrée écrit à Claude du Grand-Lemps :

« Je pense que tu auras reçu la liste des leçons que tu m’as demandée ; puisque tu vas en avoir besoin prochainement : ton mois ne sera tout de même pas mauvais à cause des leçons de la ville. »29

D’autant plus qu’Andrée finit par enseigner elle aussi, ainsi que nous l’apprend une lettre écrite trois jours plus tard :

« Tu devrais tâcher de ne pas partir sans avoir revu la petite Mona ; Je n’ai pu lui donner de leçon avant mon départ ; elle était restée 8 jours absente ; si tu ne peux pas lui donner de leçon, tu pourras toujours lui causer un peu, lui donner q.[uel]q.[uesj conseils. »30

Après quelques tâtonnements, l’emploi du temps des leçons du collège est le suivant :

« Ce malheureux déjeuner est encore changé ! Pour ne pas perdre trop de temps, Croco est obligé de donner ses leçons de 10 h à 2 h 1/2 – et de 4 h 1/2 à 6 h et il a encore une augmentation en vue ! De cette façon nous déjeunerons à9h comme nous le ferions à midi, et à 3 h nous luncherons avec du thé et quelques gâteaux secs, du jambon etc. et dînerons à 7 h 1/2 ou 8 h moins le quart. […] Croco aura pour lui, pour travailler, de 8 h du soir à 9 h du matin ! »3I

Toute cette activité donne au jeune couple une véritable aisance. Le Collège Saint-Elme doit rapporter une somme mensuelle minimum de 900 F32, les leçons chez les dominicaines 150 F, et les cours privés sont encore plus lucratifs, car, au même tarif de 6 F l’heure, ils échappent à la dîme monastique – prise au sens étymologique -, car dominicains et dominicaines prélèvent 10 % des gains de leur professeur de piano :

« Je lui donne 2 leçons de chacune 3/4 d’heure au prix de 6 F l’heure, les Dominicaines me prélèveront 10 pour 100 ; la douce Mère voulait 20 %, je lui ai répondu que cela était impossible. »33

Pour le dernier mois – incomplet – de Claude Terrasse à Arcachon, Andrée estime la situation favorable en grande partie « à cause des leçons de la ville. J’ai compté à peu près sans avoir surfait, je crois, que de ce côté, grâce aux 4 [leçons] par semaine de ton nouvel élève, que tu devais avoir dans les 450 F, avec le collège cela ne doit pas faire loin de 1 000 F. – Ce sera toujours bon à prendre. »34 D’autant que certaines leçons, payées en nature, joignent l’utile à l’agréable :

« les Jourdan prennent maintenant leurs leçons sans le contrôle du collège ; elles restent au même prix mais avec le bénéfice du 10 % en plus. M. Jourdan nous paye en vin, nous venons de lui prendre pour les leçons d’orgue une 1/2 barrique de vin blanc, pour le déjeuner c’est très agréable. »35

Venu passer quelques jours à la villa Bijou comme juré d’un concours, Eugène Gigout apprécie la situation de son ancien élève. Après son départ, Andrée écrit qu’il « est très content de [les] avoir vus et [qu’il] a dit à Claude qu’il avait pour le moment la plus belle position de province qu’il connaisse… »36.

Durant leur temps libre, c’est-à-dire, « de 8 h du soir à 9 h du matin ! » comme l’écrit Andrée, les deux pianistes jouent ensemble, d’une manière assez originale. S’ils interprètent le répertoire écrit pour piano à quatre mains et celui pour deux pianos, ils prennent également l’habitude d’exécuter, toujours à deux pianos, gammes, études, et même tout le répertoire classique et romantique pour piano seul :

« Nous travaillons bien, surtout le soir ; encore hier soir, nous avons travaillé, (toujours en double) les Études de Chopin et des Sonates de Beethoven, nous arriverons comme ça à voir tout le répertoire classique. »37

Une autre lettre témoigne de projets musicaux :

« Nous avons un programme que nous voulons arriver à remplir d’ici le jour de l’an – nous allons peut-être essayer de faire du dimanche un jour de réunion musicale, mais il faut que nous soyons en état. »38

En fait, c’est le mardi que continuent les saisons de concerts de musique de chambre auxquels Andrée et Claude participent comme pianistes et comme organisateurs puisque les concerts ont lieu chez eux. Dans une lettre amusante et anecdotique, on les voit se divertir à jouer d’autres instruments que les claviers habituels :

« Il faut entendre maintenant le soir, ces trios épatants !! Tantôt avec Bonis, tantôt avec Henri Jourdan, Claude au violoncelle, moi au piano. Nous jouons des trios de Haydn, […] voire même de Mozart ; on fait de la musique samedi soir chez nous en attendant la Messe de Minuit, nous serons une dizaine je pense, avec les Jourdan. Et alors on répète ce fameux trio pour épater la population. Je gratte aussi un peu, mais piano, piano… »39

De plus, Claude continue à composer et ses œuvres de jeunesse montrent un musicien curieux de tout, s’essayant à de nombreux genres différents, sonate pour piano, sonate pour piano et violon, danses, suites pour piano, musique vocale religieuse et profane, accompagnée ou a cappella, etc. Fréquemment, Andrée s’occupe des basses œuvres :

« Je fais en ce moment le secrétaire de musique c[‘est-jà[- ]d[ire] que j’écris sous la dictée pour aller plus vite. Il y a une nouvelle messe en train, et quelques petites choses. »40

VISITES ET RENCONTRES

Le quotidien n’est troublé que par le passage des amis, de la famille et de quelques personnalités musicales. Charles et Pierre, les premiers, étaient venus voir Terrasse avant son mariage. En avril 1891 et en juillet 1892, Pierre revient pour travailler aux côtés de Claude à un solfège illustré qu’ils préparent ensemble. Monsieur et madame Bonnard viennent également à Arcachon, en particulier pendant l’hiver 1890, pour aider à l’installation dans la maison. Le père de Claude Terrasse fait également le voyage. Des personnalités musicales, toutes organistes, passent voir le couple Terrasse. À son arrivée à Arcachon, Andrée écrit :

« J’ai fait la connaissance de M. et Me Boëllmann que tu connais, la jeune femme est charmante, c’est la nièce de M. Gigout. »41

Et l’oncle lui-même, Eugène Gigout vient passer quelques jours à la villa Bach à l’occasion d’un concours de fin d’année en juillet 1892.

Claude Terrasse rencontre également Charles Gounod à Arcachon. La mort du compositeur de Faust se retrouve dans la correspondance avec une indication de date pour leur rencontre :

« J’ai vu la mort de Gounod dans le journal de ce matin. Qui est-ce qui aurait dit ça l’année dernière ! »42

Cette rencontre a eu lieu à Arcachon où le compositeur avait des attaches avec le collège. En effet, dans le programme d’une audition de musique sacrée, on peut lire qu’on « n’oublie pas à l’École Saint-Elme la sympathie qu’en plusieurs circonstances le Maître a témoigné [sic] au collège, notamment en composant pour les élèves, un chant à Saint-Dominique et aux gloires de son Ordre. »43

Un article de l’Univers musical nous renseigne sur les circonstances de la venue de Gounod à Arcachon à l’automne 1892 :

« La fête de la Toussaint, au collège Saint-Elme, empruntait cette année, une solennité particulière à la présence de M. Charles Gounod, [qui] n’avait point dédaigné de venir diriger lui-même l’exécution de la Messe en ut, dédiée aux Dames auxiliatrices et chantée par les élèves.

L’orgue était tenu par M. Terrasse.

Dans la série des morceaux exécutés, nous citerons une entrée solennelle improvisée sur divers motifs de Gounod ; 2° un offertoire inédit du Maître ; […] »44

Le reste est presque légendaire et se retrouve dans plusieurs récits, tous de seconde main. Celui de Fanély Révoil, par exemple :

« Le petit dieu de la musique bouffe le guette et Gounod, à qui il a l’occasion de faire entendre une de ses hymnes, s’esclaffe : « Mais c’est de l’opérette, mon cher / Vous devriez essayer ce genre, il vous irait très bien ! »’45

CÉRÉMONIES

Régulièrement, la vie arcachonnaise gagne en intensité lors des grandes fêtes du collège, que ce soit lors de la création du Christophe Colomb du Père Lhermite par les élèves, avec des chœurs de Claude Terrasse, lors des concerts de musique sacrée dans lesquels le professeur tient lui-même le grand orgue de la chapelle, ou lors des grandes cérémonies religieuses, comme la confirmation des jeunes communiants, qui sont autant d’occasions de faire de la musique et de vérifier sa place dans l’estime de ses supérieurs. Pour la confirmation de 1891, en présence de Mgr Lecot qui fait tout exprès le voyage de Bordeaux, Andrée note que « [Claudjlus était très content de sa place, il était au rang des Pères. »46

Quant à Christophe Colomb, qui est l’occasion d’une « Séance Littéraire et Musicale » donnée par les élèves de l’École Saint-Elme à la salle d’Euterpe du Casino d’Arcachon, nous n’en connaissons qu’un programme, orné d’une gravure ouvragée où l’on reconnaît les bâtiments de l’école et qui indique que le lundi 18 mai 1891 à deux heures, on représente Christophe Colomb dans les fers, drame en quatre actes par le R.P. Lhermite, avec des chœurs dont la musique est de Claude Terrasse.47

Terrasse4Couverture du programme de concert dans lequel fut créé Christophe Colomb.

LES CONCERTS

Nous avons écrit plus haut que, dès sa première année arcachonnaise, Claude Terrasse organise chez lui une série de concerts hebdomadaires pendant dix semaines consécutives. On y joue de la musique de chambre « classique », c’est-à-dire, dans l’esprit du musicien, essentiellement classique et romantique avec quelques incursions dans le répertoire baroque.

Il définit dès le début le déroulement de ces séances :

« Je me suis assuré le concours de 2 artistes de grande valeur. L’un violoniste, l’autre violoncelliste pour jouer les sonates et les trios. Les concerts seront toujours composés de cette façon ou à peu de choses près.

1 Trio. 1 sonate Violon. 1 sonate Violoncelle et quelques pièces de piano. Les séances ne devront pas durer plus d’1 h 1/2. Je suis certain que cette idée réussira et la première audition aura lieu vers le 10 Xbre [décembre] prochain. Vous devez juger d’après ça le travail que je vais avoir pour préparer ces matinées. Dès maintenant je fais une moyenne de 4 h de piano par jour et comme mes leçons me prennent beaucoup de temps je suis obligé de me lever dès 6 h moins 1/4. Brr !!!  »48

Cette saison de musique de chambre devient rapidement très suivie, au point de poser des problèmes auxquels le musicien n’avait pas songé au départ :

« Succès complet pour le concert d’hier, il y avait du monde partout et nous sommes très ennuyés pour les séances à venir. L’année prochaine je compte donner 20 séances, en réalité il n’y aura que 10 programmes et les concerts se répéteront 2 fois avec un public différent. » 49

Le succès ne se dément pas les années suivantes. Avec le mariage de Claude et l’arrivée d’Andrée à Arcachon, les soirées incluent les œuvres pour piano à quatre mains et celles pour deux pianos. Le couple accueille parfois également d’autres musiciens : des instrumentistes à cordes supplémentaires pour exécuter des quatuors à cordes et des quatuors ou des quintettes avec piano, un clarinettiste pour le Quintette de Mozart, un chanteur ou une chanteuse pour ajouter aux programmes des mélodies ou des airs d’opéras.

À partir de la saison 1893-1894, le salon de la famille Terrasse, décidément trop exigu, est déserté au profit de la salle des fêtes du Grand-Hôtel d’Arcachon. Devant ce succès, les artistes décident de demander une subvention municipale pour cette activité culturelle.

À propos d’un de ces concerts, Andrée écrit :

« Beaucoup d’abonnés manquaient, mais il y a eu de belles entrées, plus de 80 F. Si la municipalité vote le crédit qu’on demandera, nous aurons à la fin quelque chose pour nous, ce qui ne sera pas volé ! »50

Leurs espoirs sont d’autant mieux fondés que leur saison n’est pas la seule à Arcachon :

« Les Concerts de la forêt font piteuse mine. Ils donnent l’avant-dernier demain lundi ; ils ont baissé leurs prix aussi ! : Enfin, déconfiture complète. Je pense que nous aurons quelque chose de la municipalité ; elle est très bien disposée. »51

Mais les édiles sont versatiles :

« La subvention est enterrée pour cette année, c’était presque fait, et puis je ne sais ce qui s’est passé, mais il ne faut plus compter dessus. Je crois que nous n’y serons quand même pas de notre poche. »52

Cette préoccupation financière – nouvelle dans la correspondance, à propos de ces concerts -, vient peut-être de leur croissance même qui en augmente les frais. En même temps, les participants se font plus nombreux. Chavan, directeur de la Société chorale de la ville et marchand de musique, qui vient précisément de créer la Messe de Claude Terrasse, tient ordinairement le piano d’accompagnement. Mllc Navone, harpiste, prête régulièrement son concours, multipliant les possibilités musicales.

Le violoncelle est tenu le plus souvent par André Hekking puis par Lasserre, le violon par de Munck. L’altiste Thirouin se joint régulièrement à l’ensemble pour les trios et les quatuors, ainsi que le violoniste Bréau pour les quatuors et les quintettes. Toujours d’après les programmes qui nous sont parvenus, une quinzaine de chanteurs différents se font entendre parmi lesquels reviennent le plus souvent les noms de MIles Brianne, Fillastre et Chabry, celui de Mme Mauger, ceux de MM. Devriès, Lagardère, de Labenne, et deux fois celui de M. Javid du Grand-Théâtre de Bordeaux.

C’est également à l’occasion d’une séance de musique de chambre chez Claude Terrasse que le violoniste Jacques Thibaud se fait entendre pour la première fois. À propos du programme du 18 février 1890, Terrasse écrit qu’ « il était surtout intéressant à cause du petit Thibaud âgé de 7 ans 1/2 et qui a joué avec beaucoup de savoir le caprice de De Bériot. »53 En 1896, le « petit Thibaud » obtient son premier prix de violon au Conservatoire de Paris. Il a seize ans. Rapidement violon solo des concerts Colonne, il commence une carrière internationale comme soliste. Il forme également un trio avec deux autres artistes dont la notoriété est toujours vive aujourd’hui : le pianiste Alfred Cortot et le violoncelliste Pablo Casals. On lui doit également la création d’un concours international de duos piano & violon auquel il a associé son nom et celui de la grande artiste Marguerite Long. Devenu grand, Jacques Thibaud se souvient encore de cette soirée lorsqu’il retrouve Claude Terrasse à Paris :

« Ce fut son premier concert, il s’en est souvenu ; il était très fier de se faire entendre et ce concert lui a laissé un souvenir durable qu’il m’a rappelé un jour qu’il jouait à la Trinité pour le mariage d’un ami. »54

Claude Terrasse détaille ainsi ce concert pour lequel il a fait venir à Arcachon « toute une famille de musiciens de Bordeaux » :

« Le quatuor était ainsi composé :

1er Violon le jeune Thibaud âgé de 7 ans 1/2 Violoncelle le moins jeune Thibaud (10 ans)

Piano un autre jeune Thibaud (14 ans)

Alto, le père de ces jeunes artistes. Tous ces petits gamins sont extraordinairement bien doués. Le plus petit a été merveilleux dans la fantaisie de Bériot et j’ai regretté que vous ne soyez pas là pour l’admirer.

Dès mardi prochain nous rentrons dans le sérieux !!! et je vous assure que ce n’est pas une petite affaire que de préparer une série de concerts surtout quand ce qui concerne le trio ou le quatuor se décide 8 jours à l’avance, et [ill.] pour posséder des morceaux souvent très compliqués. »

LES PROGRAMMES

On peut estimer à environ soixante-dix les programmes présentés par Claude puis par Claude et Andrée durant les sept années qu’ils passent à Arcachon. Vingt-neuf nous sont parvenus55, échantillon que l’on peut considérer comme représentatif de l’ensemble des concerts.

Les musiciens les plus joués sont des compositeurs germaniques classiques et romantiques, tous disparus. En tête vient Beethoven, suivi de Haydn, Mendelssohn, Mozart et Schumann. En revanche, les compositeurs français sont joués moins fréquemment, mais ce sont la plupart du temps des contemporains. Les premiers d’entre eux sont Saint-Saëns et Massenet. Puis viennent Godard, alors au faîte de sa notoriété, Terrasse lui-même, et Dubois. Seuls deux compositeurs venant d’au-delà de ces frontières occupent une place notable, Grieg et Rubinstein. À côté de ces valeurs sûres fréquemment convoquées, de nombreux compositeurs sont plus épisodiques. En effet, sur 82 compositeurs différents, 32 n’apparaissent qu’une seule fois et 21 deux.

On ne peut complètement décrire les goûts et la culture de Claude Terrasse d’après ces programmes de concert, d’abord parce qu’il est évident à plusieurs endroits qu’ils ne sont pas entièrement de lui. Tel instrumentiste ou chanteur propose vraisemblablement des pièces qu’il connaît, le répertoire de harpe pour Mlle Navone, les mélodies ou les airs qu’ils ont travaillés pour les chanteurs. Ensuite, la nécessité de disposer des diverses partitions a dû conduire les musiciens, en particulier les plus assidus comme de Munck, Hekking, Lasserre, à mettre en commun le matériel qu’ils possédaient pour établir des programmes équilibrés.

Néanmoins, il se dégage de cette culture commune la grande importance des classiques allemands et autrichiens, la place encore plus grande des romantiques, et la primauté de la musique française pour les compositeurs vivants. Pour les compositeurs moins fréquemment inscrits aux programmes, on note une certaine importance de la mode : ainsi Dubois est-il joué plus fréquemment que Chopin, Popper plus que Bach, Paladilhe plus que Franck. Sur l’ensemble des compositeurs recensés, nombreux sont des contemporains tombés aujourd’hui dans l’oubli.56

PREMIÈRES ŒUVRES ÉDITÉES

Peu après son arrivée à Arcachon, Terrasse a ses premiers contacts avec le monde de l’édition. Dans la correspondance, on surprend ces lignes écrites par Andrée Terrasse à sa mère : « Nous avons corrigé les épreuves du Menuet, je vais le renvoyer ce soir à Cranz avec d’autres pièces qu’il ne connaît pas. »57 Les autres œuvres sont une Sonatine pour piano en quatre mouvements et une mélodie pour chant et piano sur une poésie de Jean Richepin intitulée la Petite qui tousse. Envoyées en août 1891 à l’éditeur bruxellois A. Cranz, les trois œuvres sont éditées coup sur coup à l’automne. Elles portent en effet trois cotes successives58 et une lettre d’Andrée à sa mère indique qu’elles arrivent à peu d’intervalle dans le golfe de Gascogne :

« Tu as probablement oublié que [Claud]lus a mis en musique une poésie de Richepin intitulée « la Petite qui tousse » et que musique et poésie ont été envoyés [sic] à Cranz pour les éditer, et qu’il (Cranz) a renvoyé cette semaine les exemplaires à Chavan59 qui en avait pris 100 ainsi que de la Sonatine et du Menuet. […] Et c’est Pierre qui a été lui-même chez Richepin pour demander l’autorisation de publier. »60

LE SOLFÈGE ILLUSTRÉ

Cependant, au moment de l’édition de ces pièces, une autre affaire est déjà en projet. Il s’agit d’un Solfège illustré, qui doit être le fruit de la collaboration de Claude Terrasse et de Pierre Bonnard, respectivement pour le texte et les illustrations. La première mention – laconique – de ce projet date du 7 mars 189161. Le mois suivant, Pierre est à la villa Bach et les deux beaux-frères travaillent avec ardeur à l’avancement du livre :

« Il [Pierre] ne restera pas aussi longtemps que tu le pensais, le Solfège marche très vite paraît-il, plus vite que lui ne le pensait, Pierre a déjà annoncé son retour à grand-mère pour la fin de mai. »62

Si les débuts sont rapides, la suite l’est moins. L’année suivante est occupée à trouver un éditeur intéressé par un tel ouvrage. C’est probablement à cette occasion que Claude Terrasse prend contact avec Verdeau, un éditeur bordelais. Plusieurs projets prennent corps, mais aucun ne satisfait les trois protagonistes, et, malgré de nombreuses rencontres, il semble que le projet disparaisse dans les eaux de la Garonne. Un an durant, il n’est quasiment plus question du solfège dans la correspondance familiale.

L’UNIVERS MUSICAL

Toutes ces rencontres pour le solfège entre Verdeau et Terrasse servent néanmoins de ferment à une nouvelle idée : lancer un hebdomadaire musical pour le Sud-Ouest de la France63. En effet, le 3 décembre 1892 est édité le premier numéro de L’Univers musical, journal hebdomadaire paraissant tous les samedis » à 20 centimes le numéro, ainsi que l’annonce sa première page. Elle indique également que le fondateur-gérant est M. F. Verdeau, le directeur artistique, Claude Terrasse et le rédacteur en chef, E. Carel. La revue existe le temps de cinquante-sept numéros. Le dernier paraît le 30 décembre 189364. La revue change alors de titre et devient le Globe musical et orphéonique, qui n’a pas laissé de trace à notre connaissance.

Claude Terrasse est très présent dans la ligne éditoriale des débuts de la revue. Le premier numéro commence par un article de son maître, Eugène Gigout, qui, sous Je titre Souvenirs estivals, [sic] revient sur le concours d’orphéons qu’il a présidé dans la région en juillet 1892. Le même numéro contient une publicité pour le cours d’orgue parisien de Gigout. Le programme des auditions de ce cours d’orgue est régulièrement chroniqué et l’organiste de Saint-Augustin bénéficie même dans le numéro 12 d’une hagiographie de trois pages écrite par Henri Expert, son ancien élève. Il n’est pas le seul proche de l’École de musique classique religieuse à apparaître dans les colonnes de la revue puisque les articles de Harmonie et Mélodie de Camille Saint-Saëns paraissent presque sans interruption dans les quarante-quatre premiers numéros65. Un autre organiste, Alexandre Guilmant, est le sujet d’un article très positif dans le septième numéro.

En plus de figures parisiennes, Terrasse suscite la participation de ses connaissances arcachonnaises. Ainsi le Père Lhermite avec qui il écrit son Christophe Colomb, et qui signe trois longs poèmes intitulés Musique, les Noëls et L’Artiste66. Ou Marc Bonis-Charancle, l’ami dont il sera toujours proche vingt ans plus tard, à qui il confie « la tâche agréable […] d’adresser à [ses] lecteurs, les souhaits d’usage à l’occasion de l’année qui va commencer »67. Si aucun article n’est signé de son nom, certains sont de sa main, sous de transparents pseudonymes. La rubrique Échos et nouvelles est signée Tercarver dans les trente-et-un premiers numéros, patronyme composé de la première syllabe des noms des trois chevilles ouvrières de l’Univers musical : Terrasse, Carel et Verdeau. La chronique musicale de quatre numéros68 est signée Claude-André, réunion des prénoms du couple Terrasse. L’ombre de Claude Terrasse se profile également par la mention de concerts et de concours dans lesquels on entend le musicien ou ses œuvres. Le plus curieux est un article consacré à L’Arbresle dans cette revue éditée à Bordeaux69.

L’Univers musical est un document capital pour suivre les compositions du musicien éditées chez Verdeau, qui se sert fréquemment de cet organe comme support de sa publicité. Cela nous permet aussi de mieux comprendre certaines de ses entreprises comme l’édition de la Messe brève n° 1 de Charles Gounod.

Cependant, Terrasse ne reste pas longtemps directeur artistique de la revue. Pour des raisons inconnues, Francis Bettès le remplace à partir du 29 avril 1893. Le traitement dont il bénéficie dans les colonnes de la revue ne change pas pour autant. Le compositeur et le couple d’interprètes sont célébrés avec régularité, le premier, « savant compositeur » pour son « inspiration si élevée »70, les seconds pour leur exécution des Variations sur un thème de Beethoven de Saint-Saëns lors d’un magnifique concert au Grand-Hôtel d’Arcachon. « Il est, en effet, impossible de désirer une exécution plus sévèrement classique et d’une plus merveilleuse virtuosité. »71

LE SOLFÈGE ILLUSTRÉ

Le solfège réapparaît dans une lettre adressée à Claude par Andrée qui est au Grand-Lemps pour son second accouchement. Le projet a alors considérablement avancé. En effet, la lettre d’Andrée est consacrée aux détails techniques qui doivent donner sa forme définitive au volume. Il n’est alors plus question de Verdeau et c’est à Grenoble que le Solfège illustré trouve un imprimeur et un relieur, et un éditeur à Paris. Il paraît en 1893. Les deux auteurs assument conjointement et simultanément la gestion des questions financières et le lancement de leur ouvrage. Au début de l’année 1894, d’Arcachon, Claude écrit à Pierre pour le tenir informé de ses démarches et lui indiquer des suites possibles à leur donner à Paris :

« Je viens de traiter avec la Petite Gironde, le journal le plus important de Bordeaux, à raison de 50 % de réduction sur 3 F. Il m’a été impossible de faire à moins, mais j’espère que la publicité et la vente seront sérieuses. »72

Dans l’Univers musical, on trouve bien entendu un article consacré à la sortie de l’ouvrage :

« Bibliographie. – Chez May et Motteroz [?], éditeurs, vient de paraître un album d’une fantaisie charmante et neuve ; c’est un simple Solfège d’une trentaine de pages, illustré par M. Pierre Bonnard. L’auteur du Solfège proprement dit, M. Terrasse, a ramené les actions de la lecture musicale aux plus simples éléments accessibles à tous les âges.

Quant à M. Bonnard, sa verve de décorateur s’est donné carrière de la façon la plus ingénieuse. Les encadrements lithographiques qu’il a combinés se composent en grande partie des seuls signes de la musique pris comme éléments décoratifs, et accompagnant de très amusantes allégories parlantes. […] »73.

LES ÉDITIONS VERDEAU

Cependant, avant même que l’édition du Solfège illustré ne se fasse, Claude terrasse s’est déjà engagé par contrat avec Verdeau, l’éditeur bordelais dont il a été question plus haut, dans des conditions qui ne tardent pas à se révéler désastreuses. Durant une période comprise entre août 1892 et juillet 1893 paraît la première partie, théorique, d’un solfège non illustré qui ne sera jamais suivi d’une partie pratique pourtant longtemps annoncée et dont le texte est différent de celui qui est écrit parallèlement avec Pierre Bonnard. Cette édition est suivie des Dix petites pièces faciles et progressives pour le piano et de la Deuxième suite, pour piano également74. En juillet 1893, Claude Terrasse surveille l’édition de sa Messe n° 1 à trois voix égales, qui sera créée le 19 novembre suivant75. C’est à ce moment qu’il commence à s’apercevoir des problèmes de la maison Verdeau. Pour l’édition de ses partitions, le compositeur a consenti à l’éditeur un prêt de 15 000 F, somme considérable à l’époque, et la gestion discutable de l’entreprise va hypothéquer de longs mois le remboursement de cette dette. Les Éditions Verdeau continuent néanmoins leurs activités et un Laudate de Claude Terrasse pour chœur mixte avec accompagnement d’orgue est édité à une date postérieure à la fin juillet 1894 et constitue le n° 17 de la collection musicale Verdeau76.

Les œuvres de Claude Terrasse constituent une part non négligeable des Éditions Verdeau. Un large extrait du catalogue est publié sur quatre pages dans l’Univers musical.77 La première page est presque entièrement consacrée à ses œuvres pour piano et à son Solfège et il est présent dans les trois pages suivantes avec ses autres partitions.

Trois petites pièces intitulées Leçon à 2 voix, Leçon à 3 voix et Leçon à 4 voix ont également paru chez l’éditeur bordelais. Leur destination nous a longtemps semblé obscure jusqu’à la lecture d’une publicité dans l’Univers musical, qui, de plus en plus, est une revue écrite en direction des orphéons :

« L’épreuve de lecture à vue étant aujourd’hui considérée, dans la plupart des concours, comme la plus sérieuse et la plus importante, nous avons pensé être utile à MM. les Directeurs de Sociétés chorales, en publiant ces solfèges, qui ont été imposés dans divers concours, et qui leur seront d’un grand secours pour habituer leurs exécutants à une lecture prompte et nuancée. »78

En tout, douze leçons sont annoncées, dont neuf de Claude Terrasse79. Ont-elles toutes paru ou bien auteur et éditeur ont-ils tenté cette expérience en se limitant à une pièce par nombre de voix, et en se réservant d’écrire ou d’éditer les autres pièces mentionnées en cas de succès de l’entreprise ? Nous ne le savons pas mais n’avons trouvé trace que de trois de ces leçons.

Une autre œuvre vocale de Claude Terrasse paraît chez Verdeau à une date imprécise ; il s’agit de À Brémontier, chœur à voix égales sur une poésie du Père B. Lhermite. La poésie est d’enracinement local. Il existe à Arcachon une place Brémontier avec une statue sur le rond-point central. On doit en effet à cet ingénieur français « l’idée de fixer, à l’aide de semis de pins, les dunes de la Gascogne, qui menaçaient d’ensevelir dans leur marche des villages entiers »80. L’Univers musical n° 8 du 21 janvier 1893 nous apprend que À Brémontier a été le morceau imposé dans la division d’excellence du concours orphéonique d’Arcachon, ce qui nous fournit une date limite pour son édition.

Pour être tout à fait complet sur les liens de Claude Terrasse avec les Éditions Verdeau, il faut mentionner le fait que le musicien y a fait éditer des partitions de compositeurs qu’il connaît : un Hymne à la France d’Eugène Gigout pour piano à 2 mains et piano à 4 mains, un Laudate du Révérend Père Couturier, et une Messe Brève 81 de Charles Gounod.

LES PETITES SCÈNES FAMILIÈRES

Dès le début de 1894, de nouvelles œuvres éclosent à Arcachon et marquent le début d’une entreprise éditoriale, parmi les plus réussies de Claude Terrasse. Andrée en parle pour la première fois dans sa correspondance en juin 1894 :

« [À propos de la boîte à musique de Jean] Son papa en a fait un morceau de ce 1er air ; il est tout au long parmi les 20 pièces enfantines inspirées de Fifi et qui sont nouvelles de ce printemps. La Ve s’appelle Papa, Maman, Ie ; c’est ce qu’il a dit en 1er. Ensuite une berceuse, do do l’enfant do, Chanson, le Chevrier, la promenade à âne, Ier air de Fifi, Danse etc…. Claude demandera à Pierre de lui faire des illustrations comme celles du solfège. Ça fera un joli volume un peu dans le même genre. Ces pièces me sont dédiées ; mais elles sont très difficiles, et puis je n’ai pas le temps de travailler…. »82

L’idée des Petites Scènes familières semble lancée. Mais peut- être le « projet » poétique, volontairement quotidien et intimiste, est- il emprunté à des œuvres de Pierre Bonnard datant des deux années précédentes. En effet, en 1892 et 1893, l’artiste exécute deux lithographies intitulées Scène de famille, l’une en longueur, l’autre en hauteur83. La première représente son jeune neveu emmailloté et tenu d’une main par sa mère, faisant face à son grand-père vu de trois-quarts arrière ; la seconde un sujet voisin autrement composé : un jeune couple – Andrée est reconnaissable – nous tourne presque le dos et regarde un bébé ressemblant au précédent. Deux des vingt lithographies de Pierre pour les Petites scènes familières reprennent des sujets proches ou identiques : Papa, Maman, Ie et le Grand-père. Une huile de 1893 représente également Madame Claude Terrasse et son fils Jean85. Les titres donnés par Claude Terrasse à ses pièces indiquent le même souci accordé aux petits événements de la vie quotidienne, ce qui accrédite l’idée d’une influence possible de son beau-frère.

Contrairement au Solfège illustré qui avait donné lieu à une débauche épistolière, les Petites scènes familières sont presque totalement absentes de la correspondance. Tout au plus une phrase d’Andrée à Claude indique-t-elle les inévitables tracas financiers d’une telle entreprise :

« Pierre pourrait bien aller relancer Fromont un peu, c’est surtout bien plus ennuyeux quand on fait faire les choses pour quelqu’un d’autre ; il pourrait vraiment se dépêcher un peu. Aussi on ne se pressera pas pour le payer… Il n’y a que par là qu’on les tient. »86

Le recueil est une réussite, tant pour ses qualités plastiques que musicales. Terrasse s’y montre compositeur maître de son métier, et doué d’une véritable personnalité. Son piano est amplement écrit et d’une technique exigeante en de nombreux endroits. Mélodies et harmonies sont fermement inspirées et plus d’une page réalisée en un contrepoint aux lignes déliées.

Terrasse3Un extrait de la partition des Petites scènes familières.

ŒUVRES DE CLAUDE TERRASSE JOUÉES PENDANT SA PÉRIODE ARCACHONNAISE

Malgré ses travaux d’enseignant et de chambriste, Terrasse trouve le temps de se consacrer à la composition. L’étude des partitions qu’il écrit à Arcachon, ou du moins durant sa période arcachonnaise, montre que son style se transforme et s’affermit. Le compositeur encore débutant qui prend ses fonctions en 1889 a bien évolué lorsqu’il écrit les Petites scènes familières. Il a beaucoup joué, et probablement beaucoup réfléchi. Il a également écrit et plusieurs de ses pièces ont été interprétées lors de concerts publics87 :

28 mars 1889 : Romance pour violoncelle, Menuet, quatuor

28(?) mai 1889 : la Messe du Rosaire

18 mai 1891 : Chœurs de Christophe Colomb, Menuet pour piano

20 novembre 1892 : O Salutaris et Agnus Dei pour chœur à L’Arbresle 1892 ? À Brémontier, chœur à 4 voix égales

16 mars 1893 : Petite Romance / Canzonetta, Etude / Choral et Finale de la première sonate, Marche / Duo, Allegro Scherzando, Menuet

19 novembre 1893 : Messe à 3 voix égales

16 janvier 1894 : Gavotte

6 mars 1894 : Menuet pour piano

13 mars 1894 : Deuxième suite, Valse lente, Romance sans paroles Scherzando

15 mars 1894 : Allegro scherzando, Finale.

NOTORIÉTÉ ET DÉPART

En quelques années bien actives, Claude acquiert une bonne réputation, à la fois comme professeur, comme interprète et comme compositeur. En 1893, à la table d’un café où il ne connaît presque personne, on le présente à son vis-à-vis :

« Vous avez en face de vous un monsieur avec lequel vous pouvez causer, c’est M. Terrasse. Alors ce Monsieur dont j’ai oublié le nom […] refit le mot de ce fameux maître de poste à Berlioz. Rien que çà !!!!! et alors ce furent des présentations en masse, chacun voulant me connaître et me faire causer. Les uns me connaissaient comme exécutant, les autres avaient vu ma musique. Enfin bref un véritable triomphe. »88

À l’automne suivant, l’orphéon de la ville, qui vient de créer sa Messe n° 1 à trois voix égales89 avec les chœurs de Saint-Elme, exige de l’avoir à son banquet, qui n’est, « à partir du dessert et des toasts, qu’ovations répétées et bans, et triples salves d’applaudissements pour l’auteur de la Messe…. Nommé membre d’honneur par acclamations, il a dû offrir un [ill.]… et alors ç’a été non pas de l’enthousiasme mais du délire…. Tout le monde debout, président, directeur, membres honoraires, et des vivats, et des cris… Enfin un emballement général !…. »90

Mais, après sept années passées à faire rayonner la musique classique et contemporaine à Arcachon, Claude Terrasse songe à partir vers d’autres horizons. Sa notoriété locale ne lui tourne pas la tête, mais l’encouragement de Gounod à faire carrière dans l’opérette est probablement pour quelque chose dans son désir de changement. Dès novembre 1892, Gigout lui écrivait :

« Très bien pour votre projet de redevenir Parisien puisque vous me dites avoir sérieusement mûri votre déplacement et être tout à fait décidé à quitter mon cher Arcachon. Je vais donc surveiller les églises à votre intention. »91

L’envie de se rapprocher de la famille est également, un temps, une de leurs motivations importantes. En juin 1894, Claude pose confidentiellement sa candidature pour un poste d’organiste à Lyon, dans une église qui demeure inconnue, mais la démarche reste vaine92 et il lui faut attendre deux ans pour que Gigout propose sa candidature à l’orgue de chœur de la Trinité, vacant à la mort de l’organiste Salomé. Sur la proposition de Planchet, le maître de chapelle, et de l’organiste Alexandre Guilmant, Claude Terrasse est nommé titulaire le 2 août 1896. La famille quitte alors Arcachon pour commencer une autre vie à Paris.

Les sept années de sa vie arcachonnaise ont vu le musicien s’affirmer comme pédagogue. Non seulement il donne de nombreuses leçons, mais il cherche également à renouveler les méthodes et le répertoire qui sert de base à cet enseignement. Il écrit deux solfèges différents pour tenter de faire comprendre simplement et de manière attrayante la grammaire musicale ; il compose les Dix petites pièces faciles sur 5 notes pour les commençants et les leçons destinées à l’élévation du niveau des orphéons.

Le musicien s’affirme également comme interprète et comme véritable animateur culturel de la ville d’Arcachon. L’étude de la correspondance familiale montre l’émulation réciproque des deux époux, l’énergie qu’ils consacrent à perfectionner sans cesse leur technique pianistique et la qualité de leurs interprétations, l’importance des saisons de concerts qu’ils organisent et le retentissement de celles-ci à une époque où la musique enregistrée n’existe pas. Cet effort de diffusion de la musique se manifeste encore dans la création de l’Univers musical.

Le compositeur, enfin, vit à Arcachon ses années d’apprentissage. Des premières œuvres – inédites – aux Petites scènes familières, on suit l’évolution d’une personnalité musicale qui se développe et l’on quitte un bon élève d’harmonie pour un jeune musicien créatif et soutenu par une technique sûre. Il est prêt, désormais, aux succès nationaux.

Philippe CATHÉ

Notes

  1. D’après un article de journal arcachonnais transmis par M. Michel Boyè, et daté du 2 mai 1889.
  2. « Nous nous entendrons sur votre successeur quand on en sera là. » Lettre d’Eugène Gigout à Claude Terrasse du 5 novembre 1892.
  3. D’après un article de journal arcachonnais du 24 mars 1889, transmis parM. Michel Boyé.
  4. Article de journal arcachonnais daté du 2 mai 1889.
  5. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 9 octobre 1889.
  6. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 9 mai 1890.
  7. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 31 octobre 1889.
  8. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 18 septembre 1889.
  9. Lettre de Charles Bonnard à Claude Terrasse du 17 décembre 1889.
  10. Lettre de Pierre à Andrée Bonnard du 21 décembre [1889].
  11. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 29 mars 1890.
  12. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 6 juin 1890.
  13. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 22 juin 1890.
  14. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 22 juin 1890.
  15. Le 3 janvier 1900, Claude Terrasse écrit dans son Journal : « Le Père Couturier me fait une petite visite. Je lui joue un O Salutaris que j’ai fait à son intention. Il me paraît enchanté et le fera exécuter par sa maîtrise. » (p. 4)
  16. Cf. une lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 22 octobre [1890],
  17. Renseignements tirés du bail de location de la villa Bach du 1er août 1890 et d’une lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 6 juin 1890.
  18. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 13 octobre 1890.
  19. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère non datée [début octobre 1891
  20. D’après les indications de la correspondance.
  21. Lettre de Claude à Andrée Terrasse du 11 juillet 1893.
  22. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 22 juillet [1892].
  23. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 13 octobre 1890.
  24. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 31 octobre [1891],
  25. Lettre de Claude à Andrée Terrasse du 12 octobre 1893.
  26. Lettre de Claude à Andrée Terrasse du 14 septembre 1893.
  27. Lettre de Claude à Andrée Terrasse du 12 octobre 1893.
  28. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 31 octobre [1891].
  29. Lettre d’Andrée à Claude Terrasse du 10 mai [1896].
  30. Lettre d’Andrée à Claude Terrasse non datée [13 mai 1896].
  31. Lettre d’Andrée à sa mère du 14 octobre [1890],
  32. Estimée d’après une lettre de Claude à Andrée Terrasse du 12 octobre 1893.
  33. Lettre de Claude à Andrée Terrasse du 13 octobre 1893.
  34. Lettre d’Andrée à Claude Terrasse du 10 mai [1896],
  35. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 31 octobre [1891].
  36. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 8 juillet 1892.
  37. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 24 octobre 1890. Le travail pianistique est constamment présent dans la correspondance. Le couple duettiste travaille pour des occasions ponctuelles, comme celle-ci, expliquée dans une lettre du 11 décembre [1890] par Andrée à sa mère :

« J’ai dimanche à déjeuner le père Couturier et Mr Ghys, le facteur qui a construit l’orgue. […] Nous ferons de la musique, et pour ceci nous travaillons les morceaux 2 pianos de S[ain]t Saëns, le concerto de Weber, et des morceaux à 4 mains que tu ne connais pas très jolis. »

Mais on trouve également de nombreuses mentions du travail de fond de deux artistes soucieux de progresser :

« Je suis en train de me refaire des doigts que j’avais tout à fait perdus avec tout ce froid et ces dolences. Maintenant nous allons tâcher de nous lever de bonne heure pour travailler à 2 pianos pendant I h 1/2 le matin. Comme Ius (Diminutif de Claude appelé Claudius par son père] ne s’en va qu’à 10 heures, c’est faisable. » (Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère non datée [hiver 1890-91].)

  1. Lettre d’Andrée à sa mère du 26 octobre [ 1890].
  2. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 23 décembre [1894].
  3. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère non datée [2 quinzaine d’octobre 1891].
  4. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 8 octobre [1890].
  5. Lettre d’Andrée à Claude Terrasse du 19 octobre [1893].
  6. Programme de l’audition de musique sacrée du 9 avril 1895.
  7. L’Univers musical, n° 1 du 3 décembre 1892.
  8. Révoil (Fanély), « Claude Tarasse, compositeur de la Belle Époque » in Les Annales, n° 176, juin 1965, p. 23.
  9. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère non datée [28 octobre 1891].
  10. Un passage du journal tenu en 1900 par le musicien nous montre les bons rapports qu’il a conservé avec certains religieux de Saint-Elme : « Le Père Couturier me demande de lui arranger un petit cantique. Je le lui envoie arrangé le soir même. Le Père Lhermithe [sic] – c’est le jour de la correspondance sacrée – me charge de foire envoyer un exemplaire de notre œuvre commune à Haïti. » Journal 1900 de Claude Terrasse, p. 288. [12 décembre]
  11. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 18 novembre 1889.
  12. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 26 février 90.
  13. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 12 janvier 1894.
  14. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 18 février 1894.
  15. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 26 février [1894].
  16. Lettre de Claude Terrasse à Mme Élise Bonnard du 20 février 90.
  17. Terrasse, Claude, Journal 1900, p. 17. [10 janvier]
  18. Par saison, ils se répartissent comme suit :

pour 1889-90 : 7

pour 1890-91 : 7

pour 1891-92 : 0

pour 1892-93 : 1

pour 1893-94 : 12

pour 1894-95 : 2

  1. Nous sommes bien conscient de juger nous-même de ces programmes par rapport à la mode de notre temps et notre vision pourra être un jour révisée.
  2. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère non datée [21 août 1891].
  3. C. 37517 pour la Sonatine, C. 37518 pour le Menuet et C. 37519 pour la mélodie.
  4. Chavan, pianiste, marchand d’instruments de musique et chef de l’orphéon d’Arcachon, est également libraire musical. C’est une bonne relation du couple Terrasse.
  5. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère non datée [16 octobre 1891].
  6. Lettre de Mme Élise Bonnard à sa fille du 7 mars 1891.
  7. Lettre de Mme Élise Bonnard à sa fille du 23 avril [3891].
  8. Après l’avoir raccompagné à la gare, Charles Bonnard écrit à sa mère : « Terrasse est reparti dimanche soir. Je l’ai présenté à Mothéré qui traduira le solfège en anglais, et qui va très probablement collaborer à son journal. » Lettre du 25 juillet 1892.
  9. Les deux seules collections de ce périodique recensées dans les fonds publics se trouvent à la Bibliothèque Nationale : une collection complète à l’exception des numéros 25 & 45 à Tolbiac sous la cote Impr [Fol.. V. 3118 et une collection très fragmentaire à la B.N. Musique de la rue de Louvois sous la cote Mus [Vma. 3445 qui ne contient que les numéros 11,13, 17 & 20.
  10. Des numéros 2 à 12, 15 à 31 et 33 à 44.
  11. In l’Univers musical, nos 2, 5 & 15.
  12. l’Univers musical, n° 5 du 31 décembre 1892.
  13. /’Univers musical, nos 2, 3, 4 & 7.
  14. l’Univers musical, n° 2 du 10 décembre 1892.
  15. l’Univers musical, n° 51 du 18 novembre 1893.
  16. l’Univers musical, n° 56 du 23 décembre 1893.
  17. Lettre de Claude Terrasse à Pierre Bonnard du 2 janvier 1894.
  18. l’Univers musical, n° 56 du 23 décembre 1893.
  19. L’antériorité de l’édition du Solfège est établie par la confrontation des prix indiqués sur les quatrièmes pages de couverture de ces différentes partitions.
  20. Cf. lettre de Claude à Andrée Terrasse non datée [c. 12 juillet 1893].
  21. II est possible que l’édition de ce Laudate soit de beaucoup postérieure à celle des autres pièces. Une lettre importante datée du 14 août 1896 et adressée à une correspondante énigmatique appelée « Madame la Baronne » laisse à penser que l’œuvre n’est pas encore éditée à cette date.
  22. N° 46 du 14 octobre 1893.
  23. l’Univers musical, n° 46 du 14 octobre 1893.
  24. Trois à quatre voix, deux à trois voix, et quatre à deux voix.
  25. Larousse universel en deux volumes, Paris, Librairie Larousse, 1922, tome I, p. 296.
  26. Pour sopranos, altos et basses avec accompagnement d’orgue.
  27. Lettre d’Andrée Bonnard à sa mère du 21 juin 1894.
  28. Reproduites in Terrasse, Antoine, « les Arts graphiques » in Frèches-Thory, Claire, Terrasse, Antoine, les Nabis, Paris, Flammarion, 1990, pp. 220-221.
  29. Ces vingt lithographies sont reproduites dans Bouvet, Francis, Bonnard, l’œuvre gravé, Paris, Flammarion, 1981, pp. 20-31. Les originaux, plus difficiles à se procurer, sont dans la partition originale : Terrasse, Claude, Petites scènes familières, illustrations de Pierre Bonnard, Paris, Fromont, s.d. [1895].
  30. Elle est reproduite en noir et blanc dans l’introduction du livre de BOUVET, Francis, Bonnard, l’œuvre gravé, Paris, Flammarion, 1981, p. 6.
  31. Lettre d’Andrée à Claude Terrasse du 7 mai [1896 ?].
  32. D’après le recoupement des documents et programmes retrouvés. Les exécutions ont lieu à Arcachon sauf mention contraire.
  33. Lettre de Claude à Andrée Terrasse du 11 juillet 1893.
  34. Le 19 ou le 26 novembre d’après l’Univers musical n° 51 du 18 novembre 1893 qui vante tout à la fois l’excellence de l’œuvre et celle de la chorale qui l’interprète : « Arcachon – La société chorale, si magistralement dirigée par M. Chavan et dont on n’a pas oublié le triomphal succès au grand concours international de Toulouse, en 1893, célébrera la fête de Sainte-Cécile dimanche prochain. Elle exécutera, à l’église, le Kyrie et le Sanctus à quatre voix égales de la messe de Ch. [sic] Terrasse, d’une inspiration si élevée […] »
  35. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 21 novembre [1893].
  36. Lettre d’Eugène Gigout à Claude Terrasse du 5 novembre 1892.
  37. Lettre d’Andrée Terrasse à sa mère du 8 juin [1894].

Extrait du Bulletin n° 101 (3e trimestre 1999) de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

À propos des œuvres arcachonnaises de Charles Gounod

 

À propos des œuvres arcachonnaises de Charles Gounod

Après plusieurs années d’attente, dans le cadre des Journées du Patrimoine, la Société historique avait contribué, à sa manière, à la réussite du concert du 15 septembre 2012, en l’église Notre-Dame des Passes du Moulleau. Ce concert exceptionnel, donné par l’Ensemble vocal Loré, avait permis d’entendre deux oeuvres « arcachonnaises » de Charles Gounod1. Ces oeuvres, que l’on désespérait de pouvoir redécouvrir, intégrées dans un beau programme, ont été présentées de manière fort originale par un membre de notre société, Jean-Claude d’Ozouville, et le chef Carlo Loré2.
Ce qui fait honneur au travail de la SHAA, c’est que l’histoire des partitions retrouvées ne s’est pas arrêtée en septembre 2012. En effet, le compositeur et musicographe Gérard Condé, collaborateur du journal Le Monde et auteur d’une exceptionnelle biographie de Charles Gounod publiée chez Fayard en 2009, nous apporte de nouvelles révélations, notamment sur la Première Messe. Soulignons que nous devons cette contribution inattendue au musicologue Philippe Cathé, qui figure au nombre de nos auteurs3 !

Michel BOYÉ

1. La troisième oeuvre arcachonnaise de Gounod – Cantique à Notre-Dame de la Mer  composé pour l’Orphéon – n’a toujours pas été retrouvée ; peut-être dort-elle toujours dans les papiers des héritiers du chef Chavan ou de membres du groupe vocal ?
2. Voir « Concordances et destins croisés entre les compositeurs Gounod et Nietzsche », dans BSHAA n° 154, 4e trim. 2012, p. 99-108.
3.  Voir « Claude Terrasse à Arcachon », dans BSHAA n° 101, 3e trim. 1999, p. 1-32.

— oOo —

[Voir la partition manuscrite de Charles Gounod]

Gounod001
Le propre du travail de recherche est de n’avancer que par erreurs et approximations patiemment corrigées au risque d’autres erreurs et approximations. Il faut aussi compter davantage sur le hasard que sur l’inventaire systématique. Pour avoir achevé, en 2009, la première grande monographie moderne consacrée à Charles Gounod parue aux éditions Fayard, je peux parler d’expérience car je ne l’ai guère ouverte depuis sans appeler de mes vœux une nouvelle édition revue et corrigée !
Je ne m’étonne donc pas que Jean-Claude d’Ozouville ait présenté — lors de son exécution par l’ensemble vocal Loré, le 15 septembre 2012 en l’église Notre-Dame des Passes d’Arcachon — la Première messe, en La bémol majeur de Gounod, dont il avait reçu le manuscrit en dépôt, comme un ouvrage inédit. C’est ce que j’ai longtemps cru tant que je ne connaissais que le manuscrit incomplet de cette messe conservé à la Beinecke Library de l’Université de Yale sur lequel ne figure, hélas, que la partie d’orgue avec pédalier.
C’est à la suite de je ne sais quel hasard, que Philippe Cathé, musicologue et auteur, notamment, d’une thèse puis d’une monographie consacrées au compositeur Claude Terrasse, m’a signalé l’existence d’une édition de cette messe réalisée au printemps (?) 1893 par un éditeur Bordelais, Verdeau, sous le n° 14 d’une collection qui s’est arrêtée peu après lors de la liquidation probable d’une entreprise mal gérée. Selon les informations recueillies dans les travaux de Philippe Cathé, le principal souci de M. Verdeau était de solder les dettes extravagantes de son épouse. Au vu des avances qu’il demandait au jeune Claude Terrasse pour publier ses œuvres, il s’agissait d’une édition à compte d’auteur sans grand souci de la diffusion, ce qui expliquerait que la Bibliothèque nationale, alimentée notamment par le dépôt légal, ne possède pas d’exemplaire imprimé de cette messe.

Gounod002
Comme l’édition Verdeau ne comporte pas de partie de pédalier, j’en avais conclu trop hâtivement, qu’il s’agissait d’une simplification de la partition de Yale dont, en outre, le Gloria aurait été supprimé par quelque scrupule esthétique, et auquel Gounod aurait ajouté un Benedictus en 1892… De la présence d’une partie de pédalier je déduisais que la partition n’avait pas été écrite pour l’Église de Missions étrangères de Paris (dont Gounod était maître de chapelle en 1844) car l’orgue, à ce qu’il en a dit dans les Mémoires d’un artiste ne possédait pas de pédalier. Tout cela est malheureusement écrit dans mon livre…
Quand j’ai pris connaissance, par un hasard encore plus grand à l’automne 2012, de l’existence du manuscrit offert en 1844 par Gounod à son ami Charles Gay et actuellement en possession de Jean-Claude d’Ozouville1, mes convictions ont été grandement ébranlées. Car l’édition Verdeau, sans pédalier, est conforme à ce manuscrit2. Le Benedictus s’y trouve déjà ; il n’a donc pas été composé en 1892 mais ajouté en 1844 à la demande de Gay qui a écrit sur la partition : « il faudrait ici 2 ou 3 lignes de musique sur ces mots Benedictus qui venit in nomine Domini, Hosanna in excelsis. En revanche Gounod n’a pas accédé au désir de son ami qui interrogeait, à la fin du Kyrie : « Gloria in excelsis ? Il serait d’ailleurs tout à fait suffisant que ces divers morceaux nous fussent renvoyés avant l’Assomption ».
D’où on peut déduire que Gounod a d’abord envoyé à Gay la copie d’une messe déjà exécutée aux Missions étrangères (donc sans pédalier) ; puis que Gay lui a retourné le manuscrit en espérant que son ami le compléterait d’un Gloria et d’un Benedictus. Mais il semble que Gounod n’ait écrit que le Benedictus et ce n’est que dans un second temps qu’il aurait révisé sa messe en composant un Gloria, en modifiant les dispositions harmoniques et ajoutant ici et là une partie de pédalier. Le manuscrit de Yale serait la seule trace conservée de cette ultime version ; peut être s’agit-il d’une ébauche seulement, d’où l’absence des parties vocales qui restaient à copier.
Comment cette messe, dont Gounod devait avoir oublié l’existence3 est-elle venue à la connaissance de Claude Terrasse ? Selon Philippe Cathé, une lettre non datée à ses parents, remontant à ses débuts à Arcachon, nous l’indique : « Je possède en ce moment (c’est dire qu’ils ne m’appartiennent pas) trois cahiers inédits et de l’orthographe de Gounod. Le grand Maître ignore probablement ce qu’ils sont devenus. Les cahiers contiennent deux messes brèves, un offertoire orchestré, une petite prière à la Vierge d’un style ancien tout à fait charmant. Je copie toutes ces pièces afin d’en être le second propriétaire. Je ferai mon possible pour me faire remettre un petit Ave Maria détaché ».
Quant à la suite, dont Claude Terrasse s’est fait l’artisan, une plume anonyme nous la révèle dans L’Univers musical, n° 9 du 28 janvier 1893 : « Cette messe de Gounod a une histoire. C’était en 1844, M. l’abbé Charles Gay réunissait alors à Paris des jeunes gens […] Il demanda donc un jour à son ami intime Charles Gounod, de composer une messe pour ses chers jeunes gens. […] Quarante ans après, M. l’Abbé Gay, devenu l’illustre évêque d’Anthédon, vint à Arcachon et y passa deux ans. Familier du Collège Saint-Elme, il y rencontra un Père très appréciateur des œuvres religieuses de Gounod et lui fit gracieusement le don du précieux manuscrit de cette messe brève. Depuis longtemps, le R.P. Couturier songeait à faire profiter de son trésor […]. Les scrupules du Religieux viennent d’être levés par une circonstance aussi heureuse qu’imprévue. Gounod est venu à Arcachon il y a quelques mois. […] Les élèves vraiment privilégiés de ce collège, ont eu la bonne fortune de chanter le jour de la Toussaint, une messe [aux Dames Auxiliatrices] en musique sous la direction de Gounod et ont reçu du Maître, pour l’excellente exécution de son œuvre, des éloges dont ils gardent précieusement le souvenir. Or, dans une de ses visites au collège, on a révélé l’existence de l’unique manuscrit de la Messe brève [en La bémol majeur], à son auteur justement étonné. L’authenticité en a été constatée quelques jours après, et le droit d’impression reconnu et confirmé au R.P. Couturier par Gounod lui-même »4.

Gounod003
La (re)création eut lieu à l’École Saint-Elme d’Arcachon le 7 mars 1893 sous la direction du R. P. Couturier, Claude Terrasse étant vraisemblablement à l’orgue. Quant à « l’offertoire orchestré » et à la « petite prière à la Vierge », ces inédits signalés par Terrasse, ils ont pu disparaître dans l’incendie de Saint-Elme.
Jusqu’à ma rencontre avec Jean-Claude d’Ozouville, j’ignorais l’existence du Cantique à Saint Dominique, puisqu’il n’a pas été déposé non plus à la Bibliothèque nationale5, il date sans doute de 1892. Le prosélytisme de son style rappelle celui des hymnes que Gounod écrivait à Rome dans les années 1840/1842 quand il s’était rapproché de l’ordre des Dominicains sous l’influence de Lacordaire. Au point qu’on pourrait croire que les paroles du R. P. Lhermite ont été placées sur une mélodie écrite un demi-siècle auparavant. Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen. Ce n’est plus le style de Gounod en 1892, certes, mais en 1842 il n’aurait pas modulé de cette façon et la musique est vraiment trop liée aux paroles. Philippe Cathé a relevé, dans le programme d’une audition de musique sacrée donnée après la mort de Gounod, qu’on « n’oublie pas à l’École Saint-Elme la sympathie qu’en plusieurs circonstances le Maître a témoigné au collège, notamment en composant pour les élèves, un chant à saint Dominique et aux gloires de son Ordre ». À rapprocher du cantique O spem miram composé par Gounod en 1887 pour le Couvent des Dominicains de Notre-Dame du Rosaire à Paris, avec pour condition qu’« il ne sortira pas des monastères de l’ordre ». La question, ou plutôt la date, de l’affiliation de Gounod au tiers ordre des Dominicains reste à élucider.

Gérard CONDÉ

NOTES ET RÉFÉRENCES
1. L’ayant reçu, le 22 juin 1858, alors qu’il était élève à l’École Saint-Elme, des mains du père Malbranque de la part d’un autre Dominicain qui venait de décéder, M. d’Ozouville a décidé de le déposer aux Archives de l’Ordre des Dominicains à Sainte-Sabine à Rome.
2. Seules les liaisons dans la partie d’orgue ont pu être ajoutées par Claude Terrasse tandis que les indications de registration n’ont pas été retenues. La reproduction liminaire de la note de Gounod, quand il authentifia la partition en 1892, est fautive quant à la date à laquelle Charles Gay remit ce manuscrit au R. P. Couturier : 1864 au lien de 1884.
3. Alors que sa cadette, la Messe n° 2, en Ut majeur, de 1845, a été publiée par Choudens en 1872 et est connue sous le titre Messe aux séminaires.
4. Citation empruntée à la thèse de Philippe Cathé.
5. Un second manuscrit est conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles. L’édition imprimée n’était distribuée que par l’École Saint-Elme.

Extrait du Bulletin n° 160 (2e trimestre 2014) de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

Concordances et destins croisés entre les compositeurs Gounod et Nietzsche

 

Concordances et destins croisés entre les compositeurs Gounod et Nietzsche

NDLR. Le samedi le 15 septembre 2012, dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, l’Ensemble vocal Loré(1) a donné, en l’église Notre-Dame des Passes, au Moulleau, un concert exceptionnel. A l’origine de cette belle prestation, se trouvait un membre de notre société, Jean-Claude d’Ozouville, qui nous a autorisés à publier les « confidences » qu’il a faites à l‘auditoire pour expliquer le concert qu’il venait d’entendre.

Pourquoi ce concert
« Après ces pages d’élégance, je suis convaincu plus encore que si l’une des fonctions de l’art – quel qu’il soit – est, comme le disait Picasso, de « « faire lever l’âme de la poussière de tous les jours », son devoir essentiel est, comme l’écrivait Romain Rolland, de supprimer la violence.
« Merci à l’Ensemble vocal Loré pour ce concert autour des compositeurs Gounod et Nietzsche, concert dont deux de mes objectifs furent dans le thème « Les patrimoine cachés » – thème de ces Journées européennes du patrimoine 2012 : de vous faire connaître une messe inédite de Gounod et de découvrir (ou redécouvrir) le Miserere mei Deus (Pitié pour moi, mon Dieu) du futur philosophe Nietzsche – Nietzsche dont je véhicule, dans mon portefeuille : « Donner à l’existence un sens esthétique, augmenter en nous le goût de la vie, c’est la condition préalable à la passion de la connaissance ».
« Aide-toi, le Ciel t’aidera » est la devise de mon ancien collège, l’École Saint-Elme d’Arcachon, mentionnée au cours de ce concert. Pendant mon adolescence, l’encadrement de cette école était assuré par les Dominicains. L’un des pères et professeurs, le R.P. Malbranque, ajoutait à cette devise, cette proposition : « Aide les autres, le Ciel t’aidera ».
« Cela rejoint ce qu’écrivait Nietzsche : « le meilleur moyen de bien commencer chaque journée est, à son réveil, de réfléchir si l’on ne peut pas ce jour-là faire plaisir au moins à un autrui » (dans le texte allemand « à un homme »).
« J’avais seize ans lorsque, le 22 juin 1958, le père Malbranque me remit, de la part (notamment) d’un autre Dominicain qui venait de décéder, un ensemble de partitions afin – je cite – « de les préserver » (parce que l’école avait des soucis financiers).
« Il s’agissait de partitions manuscrites signées par Gounod :
– le Cantique à Saint-Dominique (1893)
– la Messe n° 1 brève (soprano/ténor/ basse/orgue) sans Gloria composée en 1844 ou avant 1844. Gounod était alors âgé de vingt-six ans. Cette messe n’a été ni jouée ni chantée depuis plus de cinquante ans avant que l’Ensemble vocal Loré ne l’interprète en juin dernier à Paris puis en août à Stockholm. Cette œuvre est désormais intitulée Messe aux Dominicains.
« Je révèle donc en avoir été le détenteur dépositaire. À l’automne, je ferai restaurer et relier les seize pages du fragile manuscrit de la messe, tandis que des recherches seront effectuées sur le papier, l’encre et les similitudes avec un manuscrit de Gounod conservé à l’Université de Yale. Celui-ci, de 1844, ne contient que la partie pour orgue de la Messe n° 1. Ceci se fera avec les conseils d’un musée.
« Dès la fin de l’année, les originaux de ces deux manuscrits seront déposés aux archives de l’ordre des Dominicains à Sainte-Sabine de Rome, en accord avec le R.P. Cadoré, maître de l’Ordre. Des copies seront déposées à la Mairie d’Arcachon, à la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, à la Province dominicaine de Toulouse (qui détient les archives de l’ex-congrégation enseignante de l’Ordre des Dominicains), ce qui permettra de faire peu à peu revivre cette Messe n° 1, notamment en 2016 à l’occasion du jubilé de l’Ordre (800 ans d’existence).
« J’ajoute cette récente découverte : Gounod fit partie du Tiers-ordre Dominicain, ce qui ne l’empêchait donc pas d’être marié et père de famille.
« Si certaines pages musicales de Gounod sont des plus appréciées, il peut en être de même de plusieurs de ces phrases, telles : cette pensée « Rien par crainte, tout par amour » ; cet extrait d’une lettre de 1872, « Faire tout à coup au plus intime de soi-même l’expérience de la force tranquille et de la paix invincible », ou encore « La routine est une maladie chronique dont l’état aigu est le préjugé » (1873).

Le concert
Celui-ci avait débuté par une œuvre de Giovanni Pierluigi Palestrina (1525 ? – 1594) – Tribus miraculis (chœur et orgue). Avec talent et érudition, le chef Carlo Loré présenta ensuite toutes les œuvres interprétées. Voici ses riches commentaires.
Tout le monde connait Charles Gounod, né à Paris le 17 juin 1818 et mort à Saint-Cloud le 18 octobre 1893 après avoir écrit plus de 600 œuvres dont de très nombreuses messes, des oratorios, des opéras comme Faust ou Roméo et Juliette qui ont connu un succès considérable dès leur création, et le célèbre Ave Maria écrit sur le 1er prélude du Clavier bien tempéré de Bach.
Mais, le compositeur Nietzsche, est-ce la même personne que le philologue, philosophe et poète allemand né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Saxe, et mort le 25 août 1900 à Weimar, en Allemagne ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est bien lui. On connaît sa maxime : « Sans la musique, la vie serait une erreur » ; mais on ignore que Friedrich Nietzsche n’a cessé de clamer cet aveu déconcertant : « J’aurais voulu être musicien ». Nous allons donc vous faire découvrir quelques-unes de ses compositions.
Deuxième particularité du concert : l’association de Nietzsche et de Gounod.
Bien que contemporains, ils ne se sont pas connus mais nous allons souligner quelques concordances et points communs illustrant leurs destins croisés.
L’un et l’autre ont séjourné à Rome et ont été profondément influencés par la musique de Palestrina. C’est pourquoi nous avons commencé ce concert par Tribus Miraculis, motet de ce grand maître italien de la renaissance.
Charles Gounod arrive à Rome en début d’année 1840, après avoir obtenu, à la troisième tentative, le premier Grand prix de Rome. Il est reçu à la Villa Médicis alors dirigée par Ingres. Concordance, car le père du compositeur, François-Louis, était lui-même peintre-pastelliste.
À la Chapelle Sixtine, Gounod découvre la musique de Palestrina : c’est un choc esthétique et éthique car il avait rejeté jusque-là toute la musique sacrée de son époque, la trouvant « exécrable ». Comme Palestrina, Gounod considérera que la musique d’église a pour vocation principale de mettre au premier plan le message de la foi et doit éviter tout effet apparent dans son expression.
Sous l’influence d’Henri Lacordaire, ancien avocat parisien ayant prononcé en 1840 ses vœux au couvent dominicain La Minerve de Rome, Gounod compose une messe dans le style de Palestrina. La Messe est jouée le 1er mai 1841 à l’église Saint-Louis-des-Français de Rome pour la fête du roi Louis-Philippe.
Nietzsche séjourne à Rome en 1882 et, en mai, il y rencontre Lou Andreas-Salomé qui va marquer sa vie. Nous en parlerons plus loin…
Cependant, dès 1860, à l’âge de 16 ans, il avait écrit, également sous l’influence de Palestrina, un Miserere.
La Messe de Rome écrite par Gounod est sans doute perdue. Mais, et c’est là la troisième particularité de ce concert, nous allons interpréter ce soir une Messe inédite de ce compositeur.
En effet, Jean-Claude d’Ozouville nous a fait l’amitié de nous confier une précieuse partition tirée de son fonds personnel ; sur la page de garde de cette partition, Charles Gounod a écrit : « Messe brève N° 1 (sans Gloria) – Soprano, ténor, basse avec accompagnement d’orgue. Sur ce manuscrit, Gounod a ajouté « donnée par moi en 1844 à mon ami l’abbé Ch. Gay ».
Gounod connaissait très bien Charles Gay, son camarade d’école au Lycée Saint-Louis de Paris, qu’il retrouva lors de son séjour à Rome. L’abbé, condisciple de Gounod dans la classe d’Anton Reicha, professeur au Conservatoire de Paris, aurait voulu être musicien ; il devint évêque de Poitiers en 1877. Gounod, musicien et compositeur, a songé un moment devenir prêtre. Destins croisés !
Si vous voulez en savoir davantage sur cette messe inédite, je vous engage à lire dans le programme, l’analyse demandée par Jean-Claude d’Ozouville au musicographe Denis Havard de la Montagne. Vous constaterez que les musicologues ont encore des recherches intéressantes à faire sur cette messe…
Voici donc cette Messe n° l – œuvre de jeunesse, sans doute composée en 1844 – année de naissance de Nietzsche : autre concordance(2) !

Nietzsche a commencé à composer des esquisses pour piano dès l’âge de 10 ans ; durant ses années de lycée, il ébauche un requiem, une messe, un oratorio de Noël et il n’a que 16 ans lorsqu’il écrit son Miserere à 5 voix mixtes.
À la manière d’Allegri, Nietzsche n’a harmonisé que les versets impairs du Psaume 51. Aussi, il nous a semblé naturel de restituer l’intégralité du texte en intercalant entre les versets harmonisés, les versets manquants, chantés en grégorien, tout comme dans la composition d’Allegri. Nous vous présentons donc une version originale et… particulière de ce Miserere(3).

C’est à Rome que le jeune Gounod rencontre Fanny Hensel, sœur de Félix Mendelssohn. Dans son journal, Fanny Hensel dépeint Gounod comme un artiste aimant la vie et brûlant d’une flamme juvénile. « Il se trouve toujours à cours d’expression quand il veut me faire comprendre quelle influence j’exerce sur lui et combien ma présence le rend heureux », écrit-elle. Mais elle ne répondra jamais à ses avances.
Pianiste admirable, elle joue les œuvres des compositeurs allemands et Gounod, qui pourtant croit les connaitre, en reçoit, par elle, une révélation foudroyante. Le Faust de Goethe était le sujet de longues discussions entre Gounod et Fanny Hensel. Elle analysait pour lui le caractère particulier de chacun des héros du roman.
On voit à quel point la rencontre de Fanny Hensel à Rome fut de toute première importance pour Charles Gounod. Sans elle, le Faust de Gounod aurait-il vu le jour ? Destins croisés !
Rendons hommage à cette femme remarquable, née à Hambourg le 14 novembre 1805 et morte à 42 ans, d’une crise d’apoplexie, le 14 mai 1847 à Berlin. Avec Clara Schumann, elle fait partie des rares femmes compositrices de renom du XIXe siècle, bien que son père et son frère l’aient empêchée de se consacrer totalement à sa passion, la musique. Le 16 juillet 1820, son père Abraham lui écrit : « La musique sera peut-être pour lui (Félix) une profession mais pour toi elle ne peut et ne doit être qu’un agrément »(5).

Les femmes ont joué un rôle important dans la vie de Gounod… Ainsi, son premier succès à l’Opéra est obtenu grâce à la participation de Pauline Garcia, épouse Viardot, dans Sapho. Sœur de La Malibran, Pauline est déjà une cantatrice adulée lorsque, en 1849, le chef d’orchestre François Seghers introduit Gounod dans le salon de celle-ci, salon qui est un haut lieu de rencontres artistiques. Elle le trouve charmant, noue des relations très amicales avec lui et lui fait découvrir le théâtre.
Nouveau choc pour Gounod qui, ensuite, sera toute sa vie écartelé entre d’une part la musique sacrée inspirée par sa foi et d’autre part l’opéra.
Pauline fait savoir à son ami Émile Augier que s’il écrit le livret d’un opéra dont la musique est confiée à Gounod, elle acceptera d’y participer. Ce fut Sapho, créé le 16 avril 1851 à l’Opéra de Paris avec Pauline Viardot dans le rôle-titre. Gounod qui jusque-là était assez peu connu des milieux musicaux eut ainsi son premier succès. Destins croisés !
Ayant renoncé à la scène en 1863, Pauline Viardot compose des mélodies et plusieurs opérettes sur des livrets de son inséparable ami Tourgueniev ; elle se consacre à l’enseignement du chant qu’elle dispense uniquement à des élèves de sexe féminin, au Conservatoire national de Paris. Son goût musical était très sûr car, outre Charles Gounod, elle a encouragé tout au long de sa carrière des jeunes talents, parmi lesquels Gabriel Fauré et Jules Massenet(6).

Évoquons maintenant les liens entre Charles Gounod et la Ville d’Arcachon. Le premier séjour de Gounod à Arcachon remonte à septembre 1859 ; il devient un habitué de la station où il poursuit ses relations privilégiées avec les frères dominicains fondateurs de l’École Saint-Elme. Il tient parfois l’orgue de la chapelle de l’école et dirige la chorale des élèves.
Le 7 mars 1893, sept mois seulement avant le décès de Gounod, à l’occasion de la Fête de saint Thomas d’Aquin, les élèves de Saint-Elme chantent l’office sous la direction du R.P. Couturier. Que chantent-ils ? D’après différentes sources, une Messe de Charles Gounod, composée en 1844 et, à l’issue de la messe, un hymne religieux à saint Dominique et à saint Thomas d’Aquin, composé peu de temps avant par Gounod pour ces élèves et dont c’est la première exécution.
Le nom du R.P. Couturier se retrouve sur la partition de ce Cantique à Saint-Dominique. Et pour que les concordances et destins croisés soient une nouvelle fois illustrés, il faut indiquer que le R.P. Couturier avait reçu, en 1884, des mains de Charles Gay, devenu évêque de Poitiers (et évêque inpartibus d’Anthédon, une ancienne ville grecque située au nord de Gaza en Palestine), le manuscrit de la Messe n° l, ce qui explique son exécution à Saint-Elme le 7 mars 1893.
Observons que cette Messe que vous avez entendue pour la première fois est un fil rouge dans les relations de Gounod avec les dominicains. En rencontrant à Rome, à l’âge de 22 ans, le grand Lacordaire, restaurateur en France de l’Ordre des dominicains, pouvait-il imaginer que près de 50 ans plus tard, sa Messe n° 1 serait remise pas son ami Charles Gay au R.P. Couturier, dominicain en charge de la chorale de Saint-Elme ? Concordances et destins croisés ! Voici dans toute sa simplicité musicale, ce Cantique à St-Dominique(6).

Après Rome et Palestrina, le second point commun entre Gounod et Nietzsche est la relation complexe et tourmentée que chacun d’eux a entretenue avec la foi religieuse.
De retour en France, Gounod est nommé maître de Chapelle des Missions étrangères. Il veut purifier les églises des musiques qui, selon lui, déshonorent les offices, et il se voue à la glorification du style palestrinien. En octobre 1847, l’archevêque de Paris l’autorise à porter l’habit ecclésiastique et il suit les cours de théologie au séminaire de Saint-Sulpice ; il songe sérieusement à entrer dans les ordres. Ses lettres sont alors signées « Abbé Gounod ».
Mais il est attiré par le monde de l’opéra et sa vocation religieuse ne dure que jusqu’en février 1848. Il écrit dans ses mémoires : « Je sentis au bout de quelque temps qu’il me serait impossible de vivre sans mon art et, quittant l’habit pour lequel je n’étais pas fait, je rentrai dans le monde ».
Cependant, malgré le succès de ses opéras, Gounod n’a jamais délaissé la musique sacrée qui constitue la majeure partie de son œuvre et surpasse de loin, en nombre, la production de tous les autres compositeurs français du XIXe siècle. D’ailleurs, il décède à sa table de travail, devant la partition de sa dernière œuvre, un Requiem qu’il compose à la mémoire d’un petit-fils.
Ses obsèques ont lieu dix jours plus tard à l’église de la Madeleine où, selon son vœu, une messe en grégorien est chantée avec le concours de Camille Saint-Saëns à l’orgue et de Gabriel Fauré à la tête de la maîtrise. Excusez du peu !
Qu’en est-il de Nietzsche ? Son père était un pasteur luthérien et sa mère, en s’opposant à sa passion pour la musique, aurait voulu qu’il le devienne aussi. Tout en composant dès l’âge de 10 ans, Nietzsche obéit : il délaisse la théologie pour la philologie, mais ne fera jamais d’études de philosophie. Certes, en 1882, dans Le gai savoir, Nietzsche annonce « Dieu est mort ». Il reprendra cette sentence dans « Ainsi parla (selon la traduction allemande) Zarathoustra », qui inspira à Richard Strauss son poème symphonique. Vous avez entendu son introduction au début du concert jouée par Suzana et Bruno Gousset.
Et pourtant, selon le poète et écrivain, Pierre Garnier : « Nietzsche n’oubliera jamais Dieu, même lorsqu’il aura hautement proclamé sa mort (…). À 45 ans, sur la fin de sa vie consciente, nous retrouvons la même prière (qu’à 20 ans), seulement plus véhémente et plus douloureuse :
Non ! Reviens avec toutes tes tortures
Vers le dernier de tous les solitaires
Ô reviens, reviens
Toutes mes larmes tombent vers toi,
Et la dernière flamme de mon cœur
Brûle pour toi !
Reviens, reviens,
Mon Dieu, mon inconnu ! Ma douleur ! Mon dernier bonheur ! »
Dieu est-il vraiment mort ?
En pleine crise religieuse dès sa jeunesse et cherchant une échappatoire entre savoir et croyance, Nietzsche voit dans la musique une troisième voie. Enfant prodige, adolescent surdoué, il se passionne plus spécialement pour le piano : il est un connaisseur averti de Chopin dont il joue la plupart des pièces pour piano, un excellent improvisateur et un auteur de compositions pour cet instrument.
Dans son ouvrage sur « Le toucher des philosophes » consacré à Sartre, Nietzsche et Barthes au piano, François Noudelman écrit : « C’est au piano que Nietzsche a éprouvé, essayé, développé les vibrations qui ont développé son caractère et ses pensées (…). Il y a alterné la douleur et la joie, la mesure et l’excès, la nuance et la puissance. Le piano fut donc plus qu’un instrument pour Nietzsche car (…) il a été le lieu sonore au sein duquel le musicien philosophe a défini ses valeurs, ses échelles et ses intensités.»
Joués par Bruno Gousset, nous écoutons trois pièces pour piano de Nietzsche(7).

Avec la découverte, en 1865, du grand livre de Schopenhauer – Le monde comme volonté et représentation, c’est une autre idée de la philosophie qui s’offre à Nietzsche : une philosophie qui cherche dans l’art – et surtout dans cet art suprême qu’est la musique – une consolation aux tourments de l’existence. Nietzsche croit même voir l’incarnation parfaite de ce projet dans la musique de Richard Wagner, qu’il découvre en 1868. Coup de foudre pour les deux hommes qui vont se rencontrer 23 fois en 3 ans au domicile de Wagner. Destins croisés ! Nietzsche lui dédie son premier livre, paru en 1872 – La naissance de la tragédie.
Voici une transcription pour 4 voix mixtes du Chœur des pèlerins, extrait de Tannhäuser, opéra créé en 1845 à Dresde sous la direction de Wagner(8).

C’est en 1876 que Nietzsche rompt avec Wagner, et cette date n’est pas indifférente. C’est en effet l’année du premier festival de Bayreuth, lieu de rendez-vous des grands de ce monde qui consacrent Wagner comme le pontife du nouvel art allemand. Le philosophe Michel Onfray fait ce commentaire pour expliquer le ressenti de Nietzsche : « L’utopie philosophique d’une renaissance par le drame musical a accouché d’une surprise-partie mondaine ».
Par la suite, Nietzsche s’élèvera contre le christianisme exacerbé de Parsifal créé en 1882 à Bayreuth, En mai 1888, quelques mois avant de sombrer dans la folie, Nietzsche écrit Le Cas Wagner. Il feint de s’interroger : « Wagner est-il vraiment un homme ? N’est-il pas plutôt une maladie ? Il rend malade tout ce qu’il touche » ; « il a rendu la musique malade ».
Hargneux, il récidivera un an plus tard avec un nouveau livre : Nietzsche contre Wagner. Destins décroisés !…
Détourné de Wagner, de la lourdeur des thèmes et des sentiments développés dans ses opéras, Nietzsche, a contrario, exalte la gaieté de Carmen et affirme : « Il faut méditerranéiser la musique ». Il s’entiche de Georges Bizet : « sa musique est la seule que je supporte encore. Il me semble que j’assiste à ma naissance ».
Gounod, son aîné de vingt ans, prendra Georges Bizet (Paris, 25 octobre 1838 – Bougival, 3 juin 1875) sous son aile protectrice. Il a été son répétiteur et a joué un rôle important dans sa formation de musicien.
Bizet a travaillé pour Gounod, assurant, à la demande de celui-ci, des transcriptions et des arrangements. Il a toujours pris le parti de Gounod qu’il admirait sans réserve et lui demeurera toujours reconnaissant pour son soutien et son amitié. Lorsque Bizet meurt, à trente-six ans, Gounod prononcera son éloge funèbre sans pouvoir le terminer, submergé par l’émotion.
De Bizet, nous écoutons Le Matin par Sabine Revault d’Allonnes accompagnée par Bruno Gousset. Puis 3 extraits de Jeux d’enfants pour piano à 4 mains, joués par Suzana et Bruno Gousset : successivement Trompette et tambour ; Petit Mari, petite femme et Le al(9).

Camille Saint-Saëns, (Paris, 9 octobre 1835 – Alger, 16 décembre 1921) fut un autre disciple de Gounod. Il recevra ses conseils et lui servira d’assistant. Nous avons évoqué la présence de Gounod à Saint-Elme d’Arcachon le 1er novembre 1892 ; l’année suivante, c’est Saint-Saëns qui préside la distribution des prix de cette école.
En 1854, Berlioz dira : «  À part Saint-Saëns qui a dix-neuf ans et Gounod qui vient d’écrire une très belle Messe (Sainte Cécile), je ne vois rien qui sorte de l’ordinaire à Paris ».
En 1877, Camille Saint-Saëns dédie à Gounod Samson et Dalila, son opéra le plus apprécié. Il lui a également dédié son opus 68 dont nous allons chanter une des deux pièces :  Calme des nuits.
Aux funérailles de Gounod, c’est Saint-Saëns qui tiendra l’orgue et prononcera quelques paroles, « à titre de disciple » dira-t-il, pour rendre un dernier hommage à celui qu’il nommait « l’éducateur artistique de sa génération »(10).

Nietzsche a écrit une quinzaine de lieder, parfois sur ses propres textes. Ses premières compositions épousent le style romantique de son temps ; certaines témoignent de l’influence de Schumann. Sabine Revaut d’Allonnes, accompagnée par Bruno Gousset, interprète successivement Verwelkt (Fané) écrit sur un poème de Petöfï, considéré comme le poète romantique national de la Hongrie, Junge Fischerin (Jeune pêcheuse) sur un texte de Nietzsche et Aus des Jungendzeit (De la jeunesse…), texte de Friedrich Ruckert dont quelques poèmes ont été mis en musique par Gustav Manier, notamment les Kindertotenlieder(11).

Nous célébrons cette année le centenaire de la mort de Jules Massenet (né à Montaud, aujourd’hui un quartier de Saint-Étienne, 12 mai 1842 – Paris, 13 août 1912). Lui aussi, très sensible aux sujets religieux, il a souvent été considéré comme l’héritier de Charles Gounod. Après la première de son opéra Le Cid, Gounod, en le félicitant, lui aurait dit : « Viens dans mes bras, embrasse Papa !… ». La presse s’en empara et méchamment surnomma Massenet: « La fille de Gounod ».
Nous allons vous présenter un extrait de Marie-Magdeleine, sans doute son plus bel oratorio sacré. Voici une adaptation pour solo et 4 voix mixtes du Notre Père(12).

En mai 1882, Nietzsche rencontre à Rome sa seconde grande passion humaine après Wagner : Lou Andréas-Salomé. (12 février 1861 à Saint-Pétersbourg – 5 février 1937 à Gôttingen). Par l’intermédiaire du philosophe Paul Rée qui est amoureux d’elle, il fait sa connaissance dans la basilique Saint-Pierre de Rome. Elle a 21 ans, elle est resplendissante et cultivée et tous ceux qui croisent son chemin, hommes ou femmes, tombent sous son charme. Le lendemain, il lui demande de l’épouser, en lui proposant… un mariage de deux ans ! Elle refuse mais tous les trois vivront pendant quelques mois une communauté intellectuelle toute platonique.
On peut indiquer que cette femme singulière a consacré les 25 dernières années de sa vie à la psychanalyse et qu’elle a transmis à Freud des connaissances venant de son ami Friedrich. C’est sur un texte de Lou Andréas-Salomé que Nietzsche écrit L’Hymne à la vie qui sera édité à compte d’auteur en 1887 (dans une orchestration de Peter Gast). Le début du texte dit ceci :
Certes, comme on aime un ami
Je t’aime, vie énigmatique,
Que tu m’aies fait exulter ou pleurer,
Que tu m’aies apporté bonheur ou souffrance.
Dans Ecce homo, son autobiographie parodique rédigée en 1888, Nietzsche exprime le souhait que cet hymne soit chanté un jour en sa mémoire. Ce que nous allons faire(13) !

Il nous faut maintenant évoquer le troisième point commun entre nos deux compositeurs : au cours de leur vie, tous deux ont été frappés de désordres psychiques.
La maladie mentale de Nietzsche a donné lieu à de nombreuses analyses et hypothèses : syphilis, mélancolie, psychose maniaco-dépressive dont il aurait souffert à cause de la mort de son père lorsqu’il avait 5 ans et qui, toute sa vie, a accompagné son œuvre et sa pensée. Pour certains, cette maladie est tout simplement le propre du génie… Le 3 janvier 1889, juste au moment où il sort de la maison qu’il habite à Turin, Nietzsche voit un cocher s’acharner avec brutalité sur son cheval : envahi par la pitié, il se jette en sanglotant au cou de l’animal, puis s’effondre. Il est interné le 17 du même mois à la clinique psychiatrique de l’Université d’Iéna. Le reste de sa vie, jusqu’à sa mort le 25 août 1900, n’est qu’une longue apathie.
Et Gounod ? Dans une de ses correspondances au journaliste et critique musical, Léon Escudier, du 8 octobre 1858, Berlioz commente en ces termes la troisième crise de Gounod : « Tu sais sans doute le nouveau malheur qui vient de frapper la famille Zimmermann (la belle famille de Charles) : ce pauvre Gounod est devenu fou, il est maintenant dans la maison de santé du docteur Blanche, on désespère de sa raison ».
Quelques années plus tard, suite à une nouvelle crise de dépression, il abandonne son projet d’opéra, Francesca da Rimini, d’après l’Enfer de Dante. Déprimé, comme Faust l’est profondément par son inaptitude à atteindre l’accomplissement par le savoir, au point de vouloir se suicider.
En 1874, c’est encore le Docteur Blanche qui le tire des griffes de Georgina Weldon (1837-1914) chez laquelle Gounod s’était installé, en Angleterre, depuis la capitulation de Napoléon III, en 1870.
L’activité débordante de Georgina Weldon, soprano, compositrice, activiste pour le droit des femmes, fondatrice d’œuvres de bienfaisance et d’une société chorale, semble avoir mené Gounod au surmenage et à une nouvelle dépression. Gounod la quitte subitement et revient en France.
Mais auparavant, en 1872, Georgina Weldon avait chanté à Paris les parties solistes de Gallia, une élégie biblique écrite par Gounod en 1871 à la demande de l’Administration de l’exposition internationale de Londres.
Après la défaite de 1870, Gallia (La Gaule) semble être une exaltation patriotique à revenir vers la prière. Nous terminons ce concert par un extrait de cette œuvre : « ô vous tous, qui passez sur la route, voyez mes pleurs… »(14).

Jean-Claude d’OZOUVILLE et Carlo LORÉ

Pour conclure de belle manière son concert, l’Ensemble Loré interpréta le célèbre Ave Maria de Charles Gounod.

NOTES
1) Quatre professionnels de la musique et vingt-six bénévoles, toutes et tous venus de Paris et de la Région parisienne, unis par l’enthousiasme de transmettre.
2) Charles François Gounod (1818-1893) : Messe brève n° 1 en la bémol majeur – Chœur à trois voix et orgue.
3) Friedrich Nietzsche (1844-1900) : Miserere NWV 65 – chœur à cinq voix et orgue
4) Fanny Hensel (1805-1847) : Abschied – Choeur a capella – Poème de Joseph von Eichendorff
5) Pauline Viardot : Le rêve de Jésus    – Soprano et piano – Poème de Stéphan Bordèse.
6) Gounod : Cantique à Saint-Dominique – Voix et orgue – Paroles du R.P. Lhermite.
7) Friedrich Nietzsche : pièces pour piano Da geht ein Bach (Là, coule un ruisseau) – NVW 10, Im Mondschein auf der Puszta (Au crépuscule sur la Puszta) – NVW 11 et Aus des Czarda (De la csarda) – NVW 13b.
8) Richard Wagner (1813-1883) : Chœur des pèlerins – Chœur et piano.
9)  Georges Bizet : pièce pour piano à 4 mains, Le matin opus 21 N° 2 – soprano et piano – Poème anonyme et Jeux d’enfants (trois extraits).
10) Camille Saint-Saëns : Ave verum en mi bémol majeur, chœur a capella – Calme des nuits, opus 68 N° 1, chœur et piano, poème anonyme.
11) Friedrich Nietzsche : lieder, soprano et piano Vervwelkt NWV 24, poème de A. Petöfi, Junge Fischerin NWV 29, poème de Friedrich Nietzsche, Aus der Junggendzeit NWV 8, poème de Friedrich Rückert.
12) Jules Massenet : Notre Père – soprano, chœur et orgue.
13) Friedrich Nietzsche : Hymnus an das leben NWV 42, chœur et piano, poème de Lou Andreas-Salomé
14) Charles Gounod : O vos omnes (Ô mes frères – extrait de Gallia) Soprano, chœur et piano. L’oratorio Gallia fut joué à Arcachon à l’Éden-Théâtre le 27 février 1886.

Extrait du Bulletin n° 154 (4e trimestre 2012) de la Socit historique et archéolgique d’Arcachon et du Pays de Buch.

Charles Gounod – Messe brève n° 1

Charles Gounod

Messe brève n° 1

Gounod MesseCliquez ici pour télécharger la partition originale au format pdf

Tous nos remerciements à Jean-Claude d’Ozouville

Lire l’article “Concordances et destins croisés entre les compositeurs Gounod et Nietzsche”, Bulletin n° 154.

Lire l’article “À propos des œuvres arcachonnaises de Charles Gounod”, Bulletin n° 160.

ARCACHON ET CHARLES GOUNOD

Le 18 octobre 1893, mourrait à Saint­-Cloud Charles Gounod, l’illustre compositeur de Mireille, Roméo et Juliette, et de Faust qui a fait le tour du Monde. Auteur de symphonies, de cantates, de musique religieuse (oratorios et messes), initiateur du « lied », il a redonné à la musique française, après le règne de Meyerbeer, ses let­tres de noblesse.

Arcachon peut s’enorgueillir de l’avoir reçu au cours de nombreux séjours de 1859 à 1893. Élie Menaut, délégué de la Société de Borda au 62e Congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences, fit à Arcachon, le 22 septembre 1938, une conférence très appréciée dont le sujet « Arcachon, source d’inspiration » réserve une place importante à Charles Gounod [lire ce texte].

Gounod dirigea, à plusieurs reprises, des messes en musique à Notre-Dame ; il y tint même les grandes orgues. Il composa un cantique à Notre-Dame de la Mer à 4 voix d’hommes dédié à l’orphéon d’Arcachon et à son directeur M. Chavan, et pour Saint-Elme, collège créé par le père dominicain Baudrand, un cantique à Saint-Dominique.

Gounod fut l’hôte de Madame Charles Rhoné, fille d’Émile Pereire. Il résida aussi chez M. Ferras, Villa Trianon, allée Carmen (actuellement Lalesque) sur l’emplace­ment de laquelle fut construit l’Hôtel continental et des pins (actuellement, L’Oasis, maison de retraite).

Il descendit aussi à Sylvabelle, villa située allée Brémontier à proximité de la place du même nom. En ville d’été, il habita Villa Thiers, Boulevard de la Plage, chez Mme Zimmerman.

Pour garder le souvenir de Charles Gounod, la ville donna son nom à une allée de la ville d’automne (quartier Saint-Ferdinand) et, en Ville d’Hiver, si vous empruntez l’allée Faust, en partant du jardin mauresque, vous trou­verez, sur votre droite, les villas Faust, Siebel et Marguerite.

Jacqueline ROUSSET-NEVERS

Extrait du Bulletin n° 77 (3e trimestre 1993) de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

Orgues de l’église Saint-Vincent de La Teste-de-Buch

Orgues de l’église Saint-Vincent de La Teste-de-Buch


Orgue

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Lire aussi l’article de Claude Robin, “Les orgues du Pays de Buch” dans le Bulletin n° 148 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.

 

Gascons de Biscarrosse

GASCONS DE BISCARROSSE

Journée du 24 mai 2016

Merci à nos amis Gascons de Biscarrosse pour leur accueil et bravo pour leur dynamisme

Merci à Roderic Martin et Bertrand Quinton pour les photos

(Cliquez sur une photo pour l’agrandir et accéder au diaporama en plein écran)

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Pêche et chasse en Pays de Buch au Moyen Âge

PÊCHE ET CHASSE EN PAYS DE BUCH AU MOYEN ÂGE

 

L’histoire de la chasse et de la pêche en Pays de Buch se heurte à une double difficulté. La première est liée à la rareté des documents qui nous proviennent de cette région, ce qui rend tout travail historique particulièrement délicat, surtout pour les périodes anciennes[1]. La deuxième difficulté tient à la nature même d’activités telles que la chasse et la pêche : celles-ci ont laissé peu de traces écrites, à l’exception toutefois de procès et mémoires[2], surtout nombreux à partir du XVIe siècle et concernant la possession des droits de pêche et de chasse sur les biens communaux ou sur le territoire des seigneurs laïcs ou ecclésiastiques. Cependant, la relative stabilité des droits d’usage durant tout l’Ancien Régime[3], ainsi que celle des pratiques en matière de chasse et de pêche, autorisent une étude diachronique de ces activités en Pays de Buch.

En Pays de Buch comme partout ailleurs sous l’Ancien Régime, l’interaction entre structures sociales et activités humaines est évidente : dans le cas de la chasse, cela se traduit par l’existence de « défens » ou réserves seigneuriales correspondant souvent au cœur des grands mas­sifs forestiers (ainsi les « montagnes » du Pays de Buch) et où le maître des lieux s’adonne à la chasse au gibier noble (cervidés, sangliers).

Néanmoins, les seigneurs, qu’ils soient fonciers ou justiciers, n’ont pas le monopole de la chasse, et nombre de leurs sujets, souvent légalement, parfois de manière illicite, tendent les rets dans l’espoir de capturer des oiseaux ou des petits mammifères (lapins).

De manière générale, on peut dire que les conditions naturelles du Pays de Buch favorisent les activités halieutiques et cynégétiques : l’eau (mer, palus inondés, étangs et quelques cours d’eau) et l’arbre consti­tuent une énorme réserve pour poissons, oiseaux, cervidés, lapins et autres animaux, ce depuis les époques les plus anciennes semble-t-il : ainsi, au IVe siècle, Ausone nous apprend qu’il possède « un domaine boïen composé de pins, d’un étang ou un marais, de grives et de canards »[4].

L’interpénétration entre l’eau et la terre en Pays de Buch a des conséquences sur les activités des hommes : ainsi, un pêcheur de brochets ou de carpes pouvait en même temps poser des filets afin de capturer les oiseaux de rivière (butors, hérons,…). Ce lien naturel entre chasse et pêche, ou pour mieux dire, entre chasses et pêches, caractéris­tique du Pays de Buch (ne parlait-on pas, à l’époque, de « chasse au poisson »[5] ?) s’oppose au relatif morcellement des droits concernant ces activités : d’où les conflits, auxquels on a déjà fait allusion, entre propriétaires et usagers.

Chasse et pêche constituaient donc des moyens de subsistance pour les gens de l’époque, et ces ressources devaient compenser dans une certaine mesure la pauvreté d’un sol où ne poussaient que des céréales pauvres[6]. Ce cas de figure, attesté dans de nombreuses autres régions[7], est particulièrement évident en ce qui concerne le Pays de Buch.

Par ailleurs, on sait par de nombreux indices que maint produit bougés était acheminé vers l’immense marché bordelais voisin : les poissons évidemment, dont le saumon, l’alose, le brochet[8]

Chasse et pêche sont donc à la source d’une véritable économie dans laquelle le Pays de Buch joue le rôle de fournisseur, en contrepartie des produits dont il manque cruellement (céréales notamment).

En gardant à l’esprit cette double réalité, à la fois économique et sociale, nous tâcherons d’aborder le problème de la chasse et de la pêche en Pays de Buch aux temps anciens à travers trois points :

– droits de chasse et droits de pêche au Moyen Âge en Pays de Buch,

– les pratiques cynégétiques et halieutiques,

– les finalités de la chasse et de la pêche.

DROITS DE CHASSE ET DROITS DE PÊCHE AU MOYEN ÂGE EN PAYS DE BUCH

Le système féodal, auquel le Pays de Buch n’échappe pas, fait des seigneurs fonciers et/ou justiciers les maîtres de l’ensemble des droits pesant sur l’exploitation du sol. Lorsqu’ils ne perçoivent pas directement ces droits, ils en font la concession, à titre précaire ou à perpétuité.

Nous parlerons tour à tour des défens, des concessions seigneuria­les et des droits perçus par le captal de Buch sur la pêche.

Les défens

En théorie, tout seigneur foncier possède le droit de chasser sur tout ou partie du territoire composant sa seigneurie. Généralement, il se contente d’une partie de ce territoire, appelée en Bordelais « bedat » ou « dehes », c’est-à-dire défens et correspondant aux zones les plus giboyeu­ses (forêts, landes notamment). C’est particulièrement le cas dans un Pays de Buch marqué par l’omniprésence des étendues non cultivées et le nombre important de grandes seigneuries (captalat de Buch, baronnie de Lège, seigneuries d’Audenge, de Lamothe, captalat de Certes,…).

Précisément, ces conditions naturelles et seigneuriales font que seuls les seigneurs justiciers que nous venons de citer se voient attribuer le droit de chasse par la documentation existante. Il faut pourtant croire que nombre de petits seigneurs à peu près inconnus de nous devaient aussi posséder un défens, même réduit en superficie.

Il faut dire aussi qu’un grand seigneur comme le captal de Buch tendait à se réserver les meilleures terres. Ainsi, Pierre Amanieu, qui possède peut-être déjà le titre de captal, se plaint au roi-duc, le 23 mai 1293, que le bayle de Saugnac lui conteste la possession de sa lande située dans cette paroisse et contiguë à celle du roi lui-même et de Bernard de Belhade. Suite à cette plainte, le souverain envoie son sénéchal délimiter les landes en question[9]. Cet exemple nous montre que les terres non cultivables et les plus giboyeuses étaient divisées en grands ensembles et attribuées (dans notre cas, probablement par concession ducale) aux grands seigneurs locaux.

Les concessions seigneuriales

Parmi les concessions seigneuriales, il convient de distinguer concessions individuelles et collectives.

Les concessions individuelles consistent généralement en l’affermage, par le seigneur, de tout ou partie de la perception de ses droits. Généralement, le bénéficiaire en est un agent seigneurial pour qui la perception constitue une forme de rémunération. C’est le cas du bayle du chapitre Saint-André, qui perçoit une part du produit de la chasse et de la pêche ainsi que sur les navires naufragés le long du littoral sur tout le territoire composant la baronnie de Lège[10].

Il existe un autre type de concession individuelle, c’est le bail à fief. Par ce contrat, le seigneur concède à un tenancier un emplacement pour la chasse ou la pêche, comme cette « fenetre (espace déboisé) a prendre oiseaux » baillée par le seigneur de Lesparre en 1499[11]. En échange, le tenancier doit acquitter le paiement de redevances, en particulier la dîme, dont le montant s’échelonnait entre l/10e et 1/15e du produit de la chasse et de la pêche[12].

Quant aux concessions collectives, plus nombreuses en Pays de Buch, elles se font au bénéfice de l’ensemble des habitants d’une paroisse, voire d’une seigneurie, et s’appliquent à un ensemble géogra­phique défini. C’est le cas avec l’acte du 10 octobre 1468 par lequel Jean de Foix, captal de Buch, octroie aux habitants des paroisses de La Teste, Gujan et Cazaux le droit, entre autres, de glaner tout le bois qu’il leur sera nécessaire à la fabrication des palets pour la pêche et la chasse aux oiseaux, ainsi que pour la confection des mâts de pinasse. Le droit de chasse s’applique aux seules zones de fosses et de «braux» près des étangs, à l’exclusion de toute partie de la forêt de La Teste[13].

On voit donc que les seigneurs tendaient à se réserver l’essentiel de leurs droits de chasse, dont la concession était généralement individuelle et restreinte.

Les droits de pêche perçus par le captal

Le captal de Buch, en tant que principal seigneur local, disposait d’un arsenal de droits parmi lesquels un certain nombre portent sur la pêche.

Les captaux, en vertu d’une concession qui leur aurait été faite par le roi-duc à une époque ancienne[14], peuvent prendre tout le poisson péché sur le Bassin qui leur sera nécessaire pour leur table. Bien mieux, ils jouissent de quatre autres droits :

– droits de capte : sur le 2e poisson le plus beau de chaque pêche,

– droit de concage : les 2/20es de tout ce qui est chargé sur les vaisseaux étrangers entrant dans le Bassin,

– droit de balisage : 20 sous par navire étranger entrant dans le Bassin,

– droit d’ancrage : 6 sous par semaine et par pinasse allant à la pêche dans le Bassin.

LES ACTIVITÉS CYNÉGÉTIQUES ET HALIEUTIQUES

Il convient de distinguer trois types d’activités : ce que nous appellerions la « petite chasse-pêche », qui est le propre des gens du commun, la chasse seigneuriale et la pêche dans le Bassin.

La «petite chasse-pêche»

Comme nous l’avons dit déjà, la mentalité populaire de l’époque n’opérait pas une distinction tranchée entre chasse et pêche. Du reste, nos habitants du Pays de Buch employaient des techniques équivalentes dans les deux cas : ainsi, l’usage du filet. Baurein[15] nous rapporte un vieil usage bougés qui consiste à s’armer de vieux filets ayant servi à la pêche dans la petite mer (c’est-à-dire dans le Bassin) et attachés à des lattes de pin. Une fois parvenu sur les crassats, on plante le tout. Cette chasse se pratique surtout l’hiver, car c’est à cette époque que les canards sont les plus nombreux. Toutefois, il est très fréquent que des oies sauvages, des hérons ou des sarcelles viennent se prendre dans ces filets.

De manière générale, les petites gens tendent les rets partout où les usages le leur permettent, ainsi dans les grandes étendues de garenne recouvrant la seigneurie d’Andemos, où les lapins sont nombreux[16]. Dans ce cas précis, l’usage de la fourche est aussi attesté, mais pour l’époque médiévale, l’usage de piques semble beaucoup plus plausible.

Autre technique universellement utilisée, le collet. Très simple, requérant un matériel minimal, cette technique a souvent fait l’objet d’abus. Elle nous renvoie au braconnage, auquel nous avons déjà fait allusion. Néanmoins, le collet vise principalement le petit gibier (lapins, écureuils, oiseaux des forêts) de sorte que le préjudice en est limité.

Car l’usage de l’arc ou de toute autre arme de trait par les petites gens paraît à peu près exclu, pour des raisons économiques et de statut social.

La chasse seigneuriale

Les seigneurs locaux, en revanche, s’adonnaient volontiers à la chasse, beaucoup plus par plaisir que par nécessité. Deux techniques avaient leur faveur : la chasse au faucon et la chasse à courre.

La première se pratiquait avec des faucons ou des éperviers, qui rapportaient quantités de hérons, corbeaux, corneilles, canards, lièvres, lapins… Chacun sait que les faucons étaient très nombreux sur le Bassin, surtout dans les dunes aux environs de Lanton, où Edouard III accorde à Maurice Berkeley, par un acte daté du 27 avril 1340, le droit de prendre des faucons[17]. Objet de concession royale, la chasse au faucon était un passe-temps aristocratique par excellence. On les capturait en disposant des serpents et des lézards bien en évidence, comme dans la baronnie de Lège en 1533[18].

La chasse à courre[19] se pratiquait à cheval. Le cavalier, armé d’un arc ou d’une arbalète, suivait le veneur et sa meute de chiens chargée de débusquer la bête rousse (cerf, daim, chevreuil), car les seigneurs dédaignaient la chasse aux petites bêtes, qu’ils laissaient à leurs sujets[20]. Arrivé sur la bête aux abois, le cavalier tentait de les achever à l’arme blanche (lances, pieux, couteaux) adaptée au combat rapproché. Cette pratique, très dangereuse, était auréolée d’un très grand prestige.

La pêche dans la « petite mer »

Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet abondamment traité[21]. Disons simplement qu’elle constituait une activité essentielle en Pays de Buch et que son produit alimentait en grande partie le marché bordelais. Comme dans le cas de la chasse, on distingue une pêche statique et une pêche mobile.

La pêche statique consiste à enfoncer, à marée basse, des palets (« paous » dans le Pays de Buch) aux pieds desquels on accroche un filet. Elle se pratique jusque vers le 15 octobre.

Quant à la pêche mobile, elle se fait soit à pied, par ramassage de fruits de mer (huîtres, moules) à partir de la mi-octobre, soit en bateau. Dans ce dernier cas, on utilisait surtout la pinasse, dont l’existence est signalée au XVe siècle : il s’agit d’une petite embarcation élancée d’environ 12 m de long, légère et pourvue de rames depuis laquelle on tendait ces fameux « filhatz de Buch » cités déjà en 1505[22]. Cette pêche intérieure s’interrompait de novembre à mars, d’une part, parce que le poisson qui y était pêché (royan, rouget, anguille,…) migrait vers la mer et, d’autre part, parce que les pinasses, frêles embarcations, supportaient difficilement les tempêtes hivernales. Durant la mauvaise saison, on se contentait de ramasser les huîtres, tandis que des bateaux plus solides que les pinasses affrontaient l’océan[23].

FINALITÉS DE LA CHASSE ET DE LA PÊCHE

L’autoconsommation

De grands seigneurs tels que le captal de Buch, par le rang qui était le leur, mais aussi du fait d’un train de vie souvent fastueux, avaient une table copieusement garnie de victuailles parmi lesquelles la viande occupait une place de choix. Certes, bécasses, lapins composaient, entre autres, le menu quotidien de Jean III de Grailly (vers 1330-1377), captai de Buch, mais les plus grandes quantités étaient consommées lors des repas organisés par ces grands personnages[24]. Ces festins avaient fréquemment un but, celui d’entretenir les relations, voire de sceller une alliance avec la personne invitée. Il en va ainsi des cadeaux, tels ces six butors et six hérons chassés sur le Bassin et offerts par John de Havering, sénéchal de Guyenne, au pape Clément V, le 8 septembre 1305[25].

En l’absence de documentation, on ignore les quantités consom­mées dans une demeure telle que celle des captaux de Buch. Toutefois, on sait par celle de grands seigneurs comme Henri de Navarre ou Gaston Phébus qu’elles étaient considérables[26]. Comme nous l’avons vu, le poisson consommé chez le captai provient des droits de prise ; par contre, la seule chasse du maître ne suffisait certainement pas : d’où l’achat probable de quantités importantes de viande. À cela venait s’ajouter le produit des redevances versées par les sujets en vertu de droits d’usage, comme ce droit d’« escureigne » perçu par le chapitre Saint-André sur les habitants de Lège et consistant en le paiement d’oiseaux.

Le poisson aussi était consommé à la table des grands seigneurs, pour des raisons religieuses, mais aussi par goût. Car il faut savoir qu’à l’époque médiévale, les poissons, surtout d’eau douce, étaient consom­més sous forme de pâté (de saumon notamment) ou de potages, auxquels on ajoutait force épices.

En ce qui concerne les gens du commun, on dispose de très peu d’information écrite. Ce qui est sûr, c’est que le poisson était très consommé, bien que les pièces les plus appréciées, notamment d’alose, soient vendues à la clie. Pour ce qui est de la viande, la règlementation de la chasse sur les défens et le caractère sommaire des armes détenues par les gens du commun faisaient qu’ils prenaient surtout de petits animaux, notamment le lapin, lequel pullulait dans les marais près de la côte[27].

La chasse, divertissement nobilaire

Nous ne nous étendrons pas sur ce thème, déjà abordé. Nous rappellerons simplement qu’un seigneur local comme Jean III de Grailly, captal de Buch, imitant peut-être en cela son cousin le comte de Foix Gaston Phébus, s’adonnait volontiers aux activités cynégétiques. Jean III pratiquait surtout la chasse au cerf, mais ne dédaignait pas de lancer l’épervier ou le faucon vers des proies moins nobles, telles que le lièvre[28].

La commercialisation

Bien sûr, tous les animaux péchés et chassés sur le Bassin n’étaient pas consommés sur place, d’une part parce qu’ils devaient largement dépasser les besoins locaux, d’autre part parce que certains d’entre eux, et notamment les poissons, avaient une grande valeur marchande.

De cette valeur, on a un certain nombre d’indices, chiffrés ou non.

Premier indice : le prix moyen enregistré à la clie (marché bordelais du poisson) vers 1550  :

  • lamproie : 20 sous,
  • alose fraîche : 10 sous,
  • alose salée : 6 sous,
  • livre d’esturgeon : 10 sous.

Deuxième indice : le montant des taxes prélevées à Bordeaux sur la vente du poisson d’eau douce, au XVIe siècle :

  • sur chaque esturgeon : 1 sol tournoi,
  • sur chaque saumon : 3 deniers tournois

De manière indirecte, on devine l’importance du trafic du poisson à la clie à travers l’organisation interne de l’abbaye Sainte-Croix de Bordeaux vers 1400 : en effet, l’établissement compte alors pas moins d’un poissonnier et un sous-poissonnier, le premier office étant très rémunérateur à l’époque. Le poisson, apporté quotidiennement, y con­currence la viande pour les raisons que l’on devine. Néanmoins, les exigences du carême et de l’abstinence en nourriture camée imposées à ces ecclésiastiques, n’expliquent pas tout. Car, quand on se penche sur les comptes du chapitre Saint-Seurin au XVe siècle, on se rend compte, outre l’importance de la quantité de poisson consommé, de la qualité de ces derniers, notamment les aloses, dont les chanoines semblent friands puisqu’ils en mangent pas moins de 1 500 par an !

CONCLUSION

En conclusion, nous insisterons simplement sur le fait que chasse et pêche constituaient, au moins aux époques anciennes, la « grosse affaire » du Pays de Buch. Cette importance se traduit dans l’organisation politique et sociale : ainsi, les grands seigneurs locaux jouissent de droits importants qui leur permettent soit de se réserver l’usage de certaines activités (comme la chasse dans les défens) soit de prélever une partie non négligeable de leur produit (droits du captal sur la pêche par exemple). Ces droits, inhérents à la féodalité, les seigneurs du Pays de Buch n’en ont certes pas le monopole : néanmoins, les conditions naturelles d’une région peu fertile rendent primordiales les ressources tirées de la chasse et de la pêche. À cet égard, les nombreux produits bougés acheminés vers Bordeaux suggèrent l’existence d’un trafic important avec la capitale du duché.

Pierre-Alain GRECIANO, Mémoire de Guyenne

Extrait des actes du 2e Colloque tenu à Arcachon les 17 et 18 octobre 1992 : “Le littoral gascon et son arrière-pays (Moyen Âge, économie, Arcachon et le bassin)”.

Colloque organisé par la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, avec le concours de la Ville d’Arcachon et du Crédit Lyonnais.

[1] Clémens (J.) Le Bassin d’Arcachon d’après une chronique bordelaise du début du XIIIe siècle, Bull. Soc. Hist. et. Archéol. Arcachon et Pays de Buch, n° 2, juillet 1972, p.7-9.

[2] Notamment les documents cités par A. Rebsomen (AD. Gironde, 4 J 519 et 4 J 520).

[3] Harle (P.) Les padouens du Bordelais. Étude historique. Bordeaux : 1912, p.7.

[4] Cité dans Aufan (R)., Thierry (F), Histoire des produits résineux landais. Arcachon, Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, 1990, p.10.

[5] B.M. Bordeaux, Fonds Itié, plaidoyer anonyme de 1954.

[6] Mouthon (F.), L’agriculture des pays de Landes à la fin du Moyen Age, Mémoire de Guyenne, n° l, mars 1991, p. 19-29.

[7] Notamment en Picardie : Fossier (R.), La terre et les hommes en Picardie jusqu’à la fin du XlIIe siècle. 2e éd., Amiens, 1987. En Île-de-France : Fourquin (G.), Les campagnes de la région parisienne à la fin du Moyen Âge. Paris, 1964. En Bourbonnais : Germain (R.), Les campagnes bourbonnaises à la fin du Moyen Âge (1370-1530), Clermont-Ferrand, 1988.

[8] Cf. plus bas, 3e partie.

[9] Rôles Gascons, t. III, n° 21124 et 21170. Année 1293.

[10] Lodge, The estâtes of the archbishop and chapter of Saint-André of Bordeaux under english rule. Oxford, 1912, p. 26.

[11] A.D. Gironde, C 3359, p. 21.

[12] Boutruche (R.), La crise d’une société. Seigneurs et paysans en Bordelais pendant la guerre de Cent-ans, Rodez, 1949, p. 63.

[13] Collection des divers titres qui servent de fondement aux usages que les habitants de La Teste, Gujan et Cazeaux, ont le droit d’exercer sur les forêts, landes, braux et bernèdes, renfermant aujourd’hui la commune de Gujan, de La Teste et Cazeaux (éd. M. Seinlary). Bordeaux, Durand imprimeur, s.d., p.18.

[14] Meauldre de Lapouyade (M.),” La Maison de Bordeaux et les premiers captaux de Buch”. Actes de l’Académie Nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, 6e série, t. XI, 1937-1938, p. 77.

[15] Baurein (Abbé J.), Variétés bourdeloises ou Essai historique et critique sur la topographie ancienne et moderne du diocèse de Bordeaux. Bordeaux : VI, 1786, p. 218-220.

[16] A.D. Gironde, C 4177, dénombrement en faveur de Pierre Baleste, seigneur d’Andemos et Ignac. 19 décembre 1634.

[17] Bull. Soc. Hist. et Archéol. Arcachon et Pays de Buch, n° 7,1er trim. 1976, p. 25.

[18] A.D. Gironde, 4 J 519 p. 3-4.

[19] La chasse à courre se pratiquait en Pays de Buch jusqu’à une époque récente : Sargos (J.), “Souvenirs du temps des chasses à courre”, Bull. Soc. Hist. et Archéol. Arcachon et Pays de Buch, n° 17, 3e trim. 1978, p. 4.

[20] Delort (R.), “Quels animaux les seigneurs chassaient-ils dans les forêts à la fin du Moyen Âge ?”, Actes du Colloque « Le Château, la chasse et la forêt », Les Cahiers de Commarque, 1990, p. 163-171.

[21] Notamment Ragot (Jacques), Les pêcheurs du Bassin d’Arcachon au temps des chaloupes. La Teste, 1983, p. 41 sq.

[22] Bernard (J.), “Les anciennes pêcheries de la Garonne en Bordelais et en Bazadais (1440-1540)”, Rev. Hist. Bordeaux, t. X nouvelle série, 1961, p.12. Ragot (J.), Les pêcheurs du Bassin d’Arcachon…(op.cit.).

[23] Allègre (D.), De la pêche dans le Bassin et sur les côtes d’Arcachon. Moyens de la pratiquer sans danger et avec profit. Bordeaux, 1836, p. 4 sq. Ragot (J.), Les pêcheurs du Bassin ci Arcachon… (op.cit.).

[24] A.D. Gironde, 4 J 519 p. l.

[25] A.D. Gironde, 4 J 519 p. 2.

[26] Tachouzin (P.), “Henry de Navarre à Nérac. Les marches du trône”, Nérac, Amis du Vieux Nérac, 1989, p. 78) cite, entre autres, 12 alouettes, 8 perdrix, 5 bécasses et 8 pâtés de chevreuil consommés à la cour de Nérac pour la seule journée du 7 septembre 1583.

[27] A.D. Gironde, C 4177, dénombrement en faveur de Pierre Baleste, seigneur d’Andemos et Ignac. 19 décembre 1634.

[28] A.D. Gironde, 4J519 p. l.

La création des salines du Bassin d’Arcachon au XVIIIe siècle

La création des salines du Bassin d’Arcachon au XVIIIe siècle

De 1768 à 1772, la plus grande partie des côtes des paroisses d’Audenge, Biganos et Lanton, couverte jusqu’alors de prés salés, de terres inondables et marécageuses, fut endiguée et aménagée en marais salants. Ces gigantesques travaux de ter­rassement allaient mobiliser une main-d’œuvre de plusieurs milliers de terrassiers, entraîner un afflux de population sédentaire nouvelle et principalement celui des sauniers charentais. Un nouveau village allait naître à Audenge, formant le centre actuel de cette commune.

Cette création fut à peu près conforme aux objectifs de son promoteur, le marquis de Civrac, seigneur du lieu. Elle allait engloutir des sommes énormes, de l’ordre de 60 à 80 millions de nos francs. Le volume de la production suscepti­ble de couvrir tous les besoins de la province fut, semble-t-il, satisfaisant. Cependant, le calcul de la rentabilité des investissements avait été établi avec l’espoir que le roi accorderait et maintiendrait l’exonération des très lourdes taxes pesant sur le sel. Cet espoir d’autofinancement fut déçu dès le lendemain de la création des salines. L’arrêt du conseil du Roi de 1773 reportant l’arrêt d’exonération pris cinq ans plus tôt, fut un arrêt de mort. Dès ce moment, Civrac et les autres promoteurs qui s’étaient intéressés à la création des salines cherchèrent en vain à se dégager de l’opération. Plusieurs furent entraînés à la faillite. Les marais salants de Certes, comme on disait alors, furent progressivement reconvertis en réservoirs à poisson. Celle reconversion commencée en 1780 se prolongea un siècle. Vers 1880, les salines créées par le marquis de Civrac avaient disparu.

Le Bassin d’Arcachon est l’estuaire, jadis largement ouvert sur l’Océan de la rivière Eyre, dont le delta est formé de nombreuses îles et îlots d’argile quaternaire. La côte sud jusqu’à Arcachon, ainsi que la côte est jusqu’à Cassy, dans la commune de Lanton, sont également couvertes de semblables sédiments. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, ces côtes sud est étaient donc des étendues plates, inondées à chaque marée, couvertes d’une végétation aquatique d’herbes et de joncs, parcourues par un réseau de petits canaux appelés esteys : c’étaient les prés salés. L’estuaire des petits ruisseaux issus de la lande servaient de ports aux villages voisins. Sur la côte est, les côtes des villages de Biganos, Audenge, Certes et Lanton furent aménagés en marais salants, ainsi que l’île de Malprat, la plus importante du delta.

Aucun texte précis ne permet de localiser sur ces côtes la présence de salines avant le Moyen Âge, et à plus forte raison, avant la colonisation romaine. Cependant, on peut trouver dans les fonds d’archives plusieurs documents qui font allusion à des marais salants sur les côtes du Bassin au XVIIe siècle, sinon à des périodes antérieures. En 1642, Catherine Damanieu, dame d’Audenge, concéda à un certain Bondeau, de Salles, une partie des côtes de sa seigneurie afin d’y aménager dix livres de marais salants. Quelques années plus tard, le 21 mai 1659, son frère, Pierre Damanieu de Ruat établissait le dénom­brement de sa seigneurie d’Audenge et déclarait : « Il y avait autrefois des marais salants sur les prés salés d’Audenge »[1]. Manifestement, ces anciens marais étaient très antérieurs au projet de 1642. En 1660, Jeanne de Mesplet, veuve de Pierre Baleste, seigneur d’Andernos, était en conflit avec le syndic de l’ordre des Feuillants, curé de la paroisse, au sujet de la dîme d’anciennes salines qu’elle venait de faire remettre en état[2]. Le 23 septembre 1705, Duboscq, notaire de Lanton, établissait un acte de vente pour une pièce de terre de deux tiers de journal au lieu appelé « les salines », et « confrontant au Midi aux salines et vacants du seigneur de Certes… » Enfin, en 1755 et 1759 lors des premières études préalables à la créa­tion des marais de Branne, sur les côtes de Certes, on reconnut des vestiges d’anciennes salines abandonnées[3]. Ainsi, le déve­loppement de la production de sel dans le delta de l’Eyre au XVIIIe siècle ne serait que la reprise d’une activité beaucoup plus ancienne, abandonnée mais jamais oubliée.

Propriété et statut juridique des côtes

La création des salines fut possible parce que le statut juri­dique du sol ne posait aucun problème de propriété et de droit d’usage. Dans notre province de Guyenne plus spécialement, les landes de bruyère d’une part, les côtes et les prés salés d’autre part, furent toujours la propriété de fait et de droit des seigneurs fonciers et hauts justiciers. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle la côte sud du Bassin appartenait à François Alain Amanieu de Ruat, Captal de Buch. Mais ce captal ne s’intéressa pas à l’aménagement des prés salés. La côte est, celle de Biganos, Audenge, Lanton, appartenait à un seul pro­priétaire, le seigneur Captal de Certes, François Eymeric de Durfort, marquis de Civrac, un personnage hors du commun. En contact avec les idées d’avant-garde de l’époque, Fran­çois de Durfort fut séduit par les idées physiocratiques. Très grands propriétaires fonciers en Guyenne et en Saintonge, les Durfort de Civrac possédaient ainsi les 120 000 hectares de la seigneurie de Certes qui couvrait huit paroisses. Dès avant la mort de son père en 1757, François de Durfort envisagea non seulement la création des salines, mais aussi la construction de fourneaux pour le traitement des pierres ferru­gineuses de la lande. Il eut enfin l’idée de faire cultiver des huîtres vertes dans le Bassin !…

Zones aménagéesQuestions techniques.

Mais faut-il maintenant préciser et définir quelques ques­tions techniques. Du nord au sud de la côte de la seigneurie, cinq zones allaient être aménagées (voir la carte de ces zones ci-jointe)[4]. Précisons leur localisation et les noms des aristo­crates qui en furent les concessionnaires. La zone de Lanton, se terminant au nord à l’actuel port Cassy et au sud à la limite d’Audenge, fut concédée au sieur Langouran, de Bordeaux. Puis les côtes du village de Certes, dans la paroisse d’Audenge, furent divisées en trois zones : au nord, l’actuelle pointe de Branne, créée par le rattachement des îles de Branne et de Groc à la presqu’île resta toujours propriété Civrac ; la zone comprise entre la pointe et la terre ferme fut concédée à Cyrille Guesnon de Bonneuil, de Paris (ces deux zones sont séparées de la suivante par le canal artificiel de Certes); la troisième zone de Certes est le « Graveyron », presqu’île située entre, le canal de Certes et le port d’Audenge, et qui fut concé­dée au marquis des Lacs d’Arcambal. Le Graveyron fut endi­gué mais ne fut pas aménagé en marais salants. La quatrième zone des salines est celle des côtes de la seigneurie d’Audenge, entre le port et la limite de Biganos. Elle fut concédée au comte Pierre de Pardaillan. Au-delà, la côte de Biganos devint aussi propriété de Pardaillan, mais ne fut pas endiguée. La cinquième zone est celle des îles du delta de l’eyre. Malprat fut concédée à d’Arcambal. Les surfaces concédées à MM. d’Arcambal, Bonneuil, Pardaillan, Langouran, couvraient 1 640 journaux. La zone de Branne conservée par Civrac couvrait 549 journaux[5].

La technique d’aménagement consistait à isoler de la mer les terrains destinés aux salines. Chaque zone définie ci-dessus fut donc en totalité ceinturée par des digues plus hautes que les marées d’équinoxe les plus fortes. Les endiguements étaient établis non seulement en front de mer, mais aussi à la limite des terres fermes, afin de détourner les ruisseaux sur les seuls ports de Certes et Audenge. C’est ainsi que fut ouvert le nou­veau canal de Certes. A l’intérieur de ces cinq ensembles, tout un réseau hydraulique de diguettes, de bassins de décantation et de bassins d’évaporation fut créé. Il communiquait avec la mer par des écluses alors en bois.

On retiendra enfin la signification du terme « livre de marais ». Il désigne une unité d’exploitation autonome. C’est une unité de production isolée, indépendante de ses voisines. On voulut, au départ, créer 550 livres de marais ; ce chiffre fut ramené à 531 et on en exploita seulement 507 en raison de la présence de sources, à Branne notamment. Chaque livre cou­vre une surface d’environ 1 à 1,2 ha, en y comprenant les par­ties hautes appelées bosses. La livre est formée de deux bassins de décantation et de vingt bassins d’évaporation, appelés car­reaux ou aires. Dans notre région, les aires étaient des carrés de 18 pieds de côté (environ 5 mètres), soit un peu plus qu’en Saintonge. Le sel récolté dans les aires était empilé sur les bosses en attendant d’être évacué et vendu. La saunaison allait de mai à septembre.

Situation des salines

Salines0011.Bourg et église de Lanton.

2.Bourg de Certes.

3.Bourg et église d’Audenge.

4.Abbaye de Comprian.

5.Bourg et église de Biganos.

6.Bourg et église du Teich.

7.Castera du château féodal de Certes.

8.Buttes doubles du château carolingien d’Audenge.

I.Salines de Lanton, à Langouran.

II.Salines de la pointe de Branne, à Civrac.

III.Salines de Branne, à Guesnon-de-BonneuiL

IV.Le graveyron, à Certes, à d’Arcambal.

V.Salines d’Audenge, à Pardaillan.

V.Salines de Malprat, à Biganos, à d’Arcambal.

Trait plein. Grands endiguements.

Trait discontinu. Digues intérieures.

Parties hachurées. Salines entièrement aménagées.

Les travaux.

Dès 1755, François de Durfort consulta Jean Fort, expert juré en sel de Brouage, qui établit un devis pour la construction de 15 livres de salines seulement, sur la base de 650 livres tour­nois par livre de marais, plus le prix des écluses[6]. Le vieux marquis Eymeric de Durfort de Civrac était toujours vivant, l’affaire fut différée. En 1759, reprise du projet. L’intendant de la province fut consulté et ne fit aucune difficulté. En 1761, François de Durfort, devenu seigneur de Certes, vendit à bail à cens 240 000 arpents de terres incultes à une Société Moriencourt, Vallet de Savignac, le grand négociant en sel de Brouage, et Chaulce de Chazelle. La création des salines était prévue[7]. Cette société fit faillite. Civrac reprit sa terre et la concéda à nouveau à une autre société, Both et Clonard, qui fit aussi faillite.

Entre temps, les premiers travaux commencèrent à Branne. Le premier saunier arriva de Saint-Georges-d’Oléron en 1764. D’autres suivirent jusqu’en 1767[8]. Les îles de Branne et de Groc furent rattachées à la presqu’île. Un canal artificiel, long de 1,5 km fut ouvert entre le Graveyron et Branne. Il obturait l’ancien port de Certes et le remplaçait. Le vieux château féodal édifié sur une butte, à l’extrémité du canal, fut démoli. En 1768, une surface de 250 livres était déjà aménagée (arrêt du conseil du Roi de 1768). Alors le marquis de Civrac chercha des partenaires désireux de participer à son œuvre. Il vendit ainsi, de 1768 à 1772, la totalité des côtes et des prés salés, en se réservant la pointe de Branne[9]. Ces ventes étaient des baux à cens comportant un droit d’agrière du onzième du sel pro­duit. Les grands travaux s’accélérèrent et furent exécutés de 1768 à 1773.

Il s’agissait d’endiguer au total une trentaine de kilomètres de côte et de « renfermer » environ 2 200 journaux de prés salés. Les digues, en front de mer, mesuraient 48 pieds à la base, 8 en plate-forme, 8 en hauteur, à Branne. À Malprat, leur largeur atteignait 60 pieds. Un volume de terres argileuses de un à deux millions de m3 fut déplacé[10]. Ces endiguements permettaient la création de 1 200 livres de marais. En fait, on n’en créa que 531. Les travaux furent exécutés en continu et plus particuliè­rement en hiver. Placés sous l’autorité de l’ingénieur topogra­phe Claveau et de l’ingénieur Sellier, de Brouage, ils étaient confiés à des entrepreneurs de terrassements qui fournissaient la main-d’œuvre. L’effectif des brassiers était de l’ordre de 300 et le recrutement fut difficile. On sollicita l’intendant pour faire battre la caisse dans tout le ressort de la sénéchaussée[11]. D’après l’état civil de Biganos, on note la présence d’un contin­gent important de terrassiers limousins à Malprat. Cette main-d’œuvre était, semble-t-il, logée et nourrie. Pour remplacer le château féodal, Civrac fit construire une vaste maison sei­gneuriale, à l’emplacement de l’actuel château de Certes. II fit également construire, entre Certes et Audenge, une boulangerie, neuf maisons doubles afin d’y loger 18 familles de sauniers. Ainsi, le nouvel Audenge se créa. Les autres promoteurs suivi­rent l’exemple de Civrac et construisirent aussi des maisons à Comprian en particulier. Le bilan des travaux est le suivant[12] :

Propriétaires

Programme

primitif

Nombre de livres

en 1774

Nombre

d’écluses

Civrac, à Branne

263 livres

260

10

Bonneuil, à Branne

51

40

3

Langouran, à Lanton

22

19

2

d’Arcambal, à Biganos

130

130

3

Pardaillan, à Audenge

60

85

3

Totaux

531

507

 

Financements et emprunts

Le prix de revient des marais salants fut évalué autour de1 000 livres tournois par livre, incidence du coût des digues incluse. En 1779, on parlait de 650 livres pour créer de nou­velles salines et on retrouve le chiffre de Jean Fort de 1755. Au total, il est raisonnable d’estimer le montant des investisse­ments autour de 700 000 livres, soit 70 millions de francs actuels. Nous ignorons comment les concessionnaires de Civrac purent financer les travaux. Concernant Civrac, les données sont plus claires. Quelle était donc l’importance de son patrimoine ?

En 1758, la succession immobilière de son père était évaluée à 980 000 livres[13]. En 1765, à l’occasion d’un emprunt, François de Durfort valorisait son patrimoine à près de deux millions de livres, outre les biens de la marquise, provenant de son père, le duc d’Antin, évalués 800 000 livres. Manifestement, le mar­quis de Civrac était en mesure de financer les travaux de Cer­tes en vendant deux ou trois de ses fiefs. Il n’en fit rien et nous avons là la preuve qu’il crut toujours possible d’autofinancer les travaux par le produit des ventes de sel ainsi qu’on va le voir.

C’est pourquoi, toutes les opérations financières qu’il monta devaient prendre un caractère de relais. Ces relais financiers, il les trouva de trois façons. En premier lieu, il lança quelques emprunts importants auprès d’aristocrates tel que Michel de Pomeru, président au Parlement de Rouen, qui, en 1765, prêta 100 000 livres en rente perpétuelle à 6 % (Bronod, notaire de Paris). En second lieu, il sollicita systématiquement les conces­sionnaires. Les prêts consentis représentaient une sorte de contre-partie à la concession. L’abbé de Lustrat, premier concessionnaire de Malprat, avança 200 000 livres qu’il dut emprunter à son tour. Il calcula mal son opération et fut mis en faillite[14]. Catherine Guesnon de Bonneuil prêta 60 000 livres, Langouran 138 000 et Jean-Jacques Bacon de la Chevalerie 76 000. En dernier lieu, Civrac suspendit ses paiements à ses fournisseurs du Pays de Buch et aussi de Paris[15]. Les construc­teurs de marais, du château, des maisons de sauniers ne furent pas payés. Une fabuleuse note de 17 500 livres pour la fourniture du pain resta également impayée. Civrac se trouva en faillite.

Production et revenus globaux.

En 1779, la situation était devenue si difficile pour les pro­priétaires, qu’ils envisagèrent de vendre les salines au roi. Le dossier établi en cette circonstance nous éclaire sur l’impor­tance de la production. Mais, compte tenu de la destination du dossier, faut-il prendre les chiffres produits avec des réserves[16]. L’importance des exploitations, soit 507 livres, vérifiée par des recoupements, est exacte. Le rendement en sel était évalué par livre de marais entre 40 et 45 boisseaux de 80 litres chacun. La livre de marais produisait donc 3 200 litres de sel, soit environ 3 tonnes. Sur ces bases, la production totale s’élevait à 507 X 40, soit 20 280 boisseaux ou environ 18 000 quintaux ou 1 800 tonnes. Le sel était vendu trois livres le boisseau, pris sur les bosses. Le chiffre d’affaire annuel s’élevait ainsi à 3 X 20 280, soit 60 840 livres, de l’ordre de 6 millions de nos francs. Ce chiffre d’affaire se répartissait ainsi : trois-quarts pour les pro­priétaires, soit 45 630 livres ; un quart pour les sauniers, soit 15 210 livres, soit environ 240 à 250 livres pour chacune des 62 familles de sauniers.

Or, le sel était vendu par quantité d’une « pipe » qui cubait 7,43 boisseaux. Lorsqu’elle était vendue dans la sénéchaussée, la pipe supportait des droits qui s’élevaient à 54 livres et des frais de transport de 1 livre 16 sols. Le prix de revient du bois­seau s’élevait ainsi à environ 11 livres, dont 7,3 livres de droit. Au détail, le boisseau coûtait 14 à 15 livres. D’autre part, les faux sauniers achetaient le sel 6 livres le boisseau au lieu de 3. Il leur restait une belle marge… À la limite, dans le cas où tous les sels auraient été vendus dans la sénéchaussée, le volume des droits atteignait 7,3 X 20 000 = 146 000 livres, soit près de 15 millions annuels de nos francs. C’est pourquoi l’exonération des droits sur le sel, même partielle, représentait un facteur décisif de la rentabilité des salines.

Rentabilité des investissements. Un pari perdu.

Nous nous bornerons, pour simplifier, à faire le calcul global de la rentabilité des investissements et non le calcul pour cha­que propriétaire. On a vu que le montant des ventes pouvait s’élever annuellement pour les propriétaires à 45 000 livres. On avait estimé le coût des réparations aux écluses, ainsi que l’entretien, à 10 000 livres. Il restait donc 35 000 livres pour couvrir les frais financiers et les bénéfices. Sans charge finan­cière, sans emprunt, la rentabilité était très satisfaisante entre 5 et 6 %. Or, les capitaux furent tous empruntés au taux de l’époque de 6 %. La charge des intérêts s’élevait ainsi à 36 000 livres par an. Il ne restait donc plus rien pour couvrir l’amor­tissement. Qui plus est, toute chute des cours, tout accident cli­matique, était catastrophique. En conclusion, la création des salines, conçue ainsi qu’elle le fut avec un financement exté­rieur et absence de fonds propres, était vouée à l’échec.

Civrac et ses amis avaient bien vu la question. C’est pour­quoi ils avaient imaginé de financer l’amortissement des emprunts grâce aux bénéfices procurés par l’exonération fiscale.

Péripéties administratives et fiscales

Les sels de Certes, produits dans des terres nouvellement mises en exploitation, n’étaient pas soumis à la dîme conformé­ment au droit commun de l’époque[17]. Par contre, la question des droits spécifiques posait un problème énorme susceptible de mettre en jeu l’existence même des salines. De 1768 à 1779, Civrac et ses partenaires se trouvèrent en conflit permanent avec les fermiers généraux, puis avec les propriétaires charentais en tête desquels se plaçait le maréchal duc de Richelieu, principal intéressé. Plusieurs procès s’ouvrirent au Conseil d’État.

Selon l’arrêt du Conseil du 22 décembre 1761 autorisant la création des salines, les sels de Certes ne devaient payer que des droits identiques à ceux payés pour les sels du Médoc. Par un arrêt contradictoire du 20 septembre 1768[18], suivi de lettres patentes, Civrac obtenait l’exonération pour les sels destinés au commerce maritime soit national soit étranger. Et c’était là son souci principal. L’arrêt accordait aussi l’exonération pour les ventes dans le plat pays de la sénéchaussée, ce qui excluait Bordeaux, Libourne Blaye et Bourg. D’après la requête de Civrac, cette seconde question était sans importance vu la modicité de ce marché intérieur. La Cour des Aydes de Bor­deaux confirma par son propre arrêt du 18 janvier 1772[19].

Or, le marché du sel était en pleine évolution. L’exportation était difficile; seul le marché de la sénéchaussée restait possi­ble. L’exonération à laquelle Civrac n’avait pas accordé d’inté­rêt en 1768 devenait une nécessité. Le duc de Richelieu appuyant les syndics des propriétaires charentais et l’adjudi­cataire des fermes reprit l’affaire devant le Conseil d’État. Il affirmait que le Trésor Public avait déjà perdu un million de livres de droits ; il exagérait sans doute pour les besoins de la cause. Il demandait soit la suppression du privilège de l’exoné­ration, soit une disposition identique pour les sels charentais. Un arrêt du 7 septembre 1773 supprima le privilège de 1768 et maintint seulement l’exonération des droits pour la vente au commerce maritime[20]. En 1779, le marquis d’Arcambal fit une dernière tentative en rappelant « les travaux prodigieux et dépenses inconcevables qui avaient été engagés ». Il rappelait aussi que seul le bénéfice de l’exonération avait été le motif décisif de la création des salines. Il fut débouté[21].

C’est donc la conjonction d’une évolution très défavorable du marché du sel et la suppression des exemptions pour les ventes destinées à la sénéchaussée qui mirent en difficulté la rentabilité des salines et en fin de compte provoquèrent leur ruine.

La faillite

Lorsqu’il mourut, fin décembre 1773, Civrac était déjà en état de cessation de paiement. Le roi confia le règlement de la faillite à une commission extraordinaire du Conseil[22]. Le patrimoine de Durfort fut mis en vente et son cousin, le duc de Civrac, racheta à peu près tous les biens, sauf Certes, invendable. D’Arcambal était aussi en faillite lors de son décès en 1789. Cependant, les deux autres propriétaires surmontèrent leurs difficultés financières. On peut, alors, penser à une autre cause de la faillite. Il apparait en effet, que le train de vie princier que Civrac menait à Versailles, ainsi que sa passion du jeu avaient été la seconde cause décisive de la ruine.

En 1779, les propriétaires firent une tentative de vente des salines au roi. Le projet n’était pas rentable. Il échoua. En 1788, dans une note établie pour un acquéreur éventuel, on disait : « Je ne conseille à personne de se charger d’une aussi grande quantité de marais sans qu’on ait au préalable obtenu la franchise des droits. Je serais d’avis d’en abandonner la plus grande partie. Il serait plus à propos de les métamorphoser en réservoirs à poissons »[23]. Ces vues étaient prophétiques. Déjà, en effet, la pisciculture se développait et allait remplacer la production du sel.

Commercialisation du sel

Les sels de Certes concurrencèrent ceux de Brouage, mais les tonnages commercialisés étaient sans commune mesure dans la proportion sans doute du nombre de livres de marais exploi­tés, soit en gros, dans le rapport de 500 à 20 000. Si les sels de Lanton étaient d’une belle qualité blanche comparable à celle d’Oléron, ceux de Branne et d’Audenge tiraient sur le gris et le roux et ceux de Malprat étaient encore moins beaux. Tout cela en raison de la nature des sols, de la plus ou moins grande proximité du delta et de l’importance des dépôts marins. Cepen­dant, tous ces sels étaient également aptes à assurer la conser­vation des viandes[24].

Jusqu’à la fin du siècle, la commercialisation fut assurée exclusivement par les propriétaires. Ils se réservaient le mono­pole de la vente. Les sauniers devaient céder leur propre part au prix conventionnel de 3 livres le boisseau pris sur bosse. Cependant, cette garantie de prix dissimule mal l’instabilité du marché. Faute de documents locaux, nous nous référerons sur ce point à l’étude de Delafosse et Laveau sur les sels de Brouage. Il apparaît en effet que la période de création des salines de Certes correspondit à une phase de prix très élevés. En 1765, le cours des sels monta brusquement ; en 1770, les prix avaient doublé, puis ils diminuèrent jusqu’en 1775 pour revenir à leur niveau primitif. De toute évidence, Civrac, dans cette situation de 1765-70, avait trouvé un puissant argument pour convaincre ses partenaires.

En 1780, le marché des sels de Certes devenait difficile. Les propriétaires cherchaient un débouché stable et sérieux. Des contacts furent pris avec une « Compagnie de Prusse » qui possédait le monopole de la fourniture du sel à la Pologne. On consentit une décote de 40 %, soit un prix de vente de 36 sous au lieu de 60. L’affaire ne se fit pas. Cette chute des cours est identique à celle constatée cette année-là à Brouage.

En 1783, la seigneurie était mise en vente. Des affiches furent imprimées. On y lisait que le revenu des 262 livres de marais s’élevait à 9 350 livres. Nous pensons que ces indications sont exactes et crédibles. Sur cette base, la livre de saline rap­portait donc 35,7 livres tournois. On a vu ci-dessus que vers 1770, la livre de marais devait rapporter net 70 livres (35 000 livres pour 500 livres de marais). Ainsi, le revenu de cette année 1783 n’était plus que la moitié de ce qui avait été prévu à l’origine.

Au début de la Révolution, une reprise se dessina. En 1790, on trouve la référence à une vente de 190 pipes à 3 livres. En 1795 autre vente de 600 boisseaux encore à 3 livres[25]. Et en 1799, Jean Hervé, saunier, s’engageait à céder son sel, toujours sur cette base de 3 livres[26]. Puis, le marché se dégrada et les sauniers devinrent libres de commercialiser.

La clientèle des négociants de sel ne se trouvait pas à Audenge. Les marchands du lieu étaient de très petites gens ; ils ne négociaient pas le sel. Les clients étaient les commerçants de La Teste d’abord, mais aussi de Bordeaux, de Bayonne et même de Saint-Gaudens. La Teste était un centre de stockage. Après la Révolution, et compte tenu de l’évolution du marché, quelques tonnages furent stockés au château de Certes (inven­taire du Domaine en 1843).

L’évacuation des sels avait lieu exclusivement par mer. L’acheminement sur Bordeaux, par les chemins sablonneux qui traversaient la lande, eut été beaucoup trop onéreux sinon impossible. Le nouveau canal de Certes était alors un port actif. Les barques se rangeaient à quai le long des digues des ports de Certes et Audenge, et enlevaient des sacs de un bois­seau chacun. Plus tard, on établit un chemin de halage sur la digue du canal de Certes. Toutes ces activités portuaires, ainsi que les activités douanières qui les encadraient disparurent progressivement, comme la production du sel dans la seconde moitié du 19e siècle.

Les sauniers

La construction des salines, les terrassements des digues avaient amené une importante main-d’œuvre qui ne se fixa pas dans le pays. L’exploitation des salines allait, par contre, exiger une main-d’œuvre stable et spécialisée[27] [28]. Or, les quatre villages de Lanton, Certes, Audenge et Biganos, comp­taient à peine 200 feux au total. Aucun homme actif n’était dis­ponible et surtout n’était qualifié pour la culture du sel. Les ingénieurs charentais qui avaient construit les salines firent venir de Saintonge des jeunes gens célibataires qui acceptèrent de quitter leur famille et de se fixer en Pays de Buch pour une durée de 20 ans au moins. En 1765, le premier saunier arriva de Saint-Georges-d’Oléron. D’autres suivirent, encore de Saint-Georges en 1767 et plus tard de Brouage, de Marennes et d’autres lieux des Charentes, de Soulac même. L’effectif maximum attei­gnit 62 : 32 chez Civrac, 5 chez Bonneuil, et 5 chez Pardaillan, soit 42 pour la seule paroisse d’Audenge; 14 chez d’Arcambal, à Malprat et enfin 5 chez Langouran, à Lanton. Ainsi, la main-d’œuvre active d’Audenge augmentait de 40 % en quatre ans. En outre, plusieurs artisans, marchands et chirurgiens s’instal­lèrent.

Des questions d’ordre sociologique se posèrent. Ces jeunes Saintongeais venaient du pays gavache. Ils ne comprenaient pas la langue du pays. L’adaptation fut lente et mal aisée. Civrac prit des mesures que nous appellerons sociales. Il dota de 300 livres les jeunes gens qui se marièrent à peu près tous sur place, mais en général pas avec des filles du pays. À l’exception des garçons de Soulac qui s’établirent dans le vieux village de Certes, les sauniers vécurent en ségrégation dans le nouveau village des Places. Leur intégration ne devint effective que deux ou trois générations plus tard. Jouannet dit, en 1837, « les sauniers sont une race étrangère… ». « On les reconnaît à leur français corrompu, à leur taille plus élevée…, etc… ». À l’exeption de deux ou trois, les gens du pays ne voulurent pas se consacrer aux salines jusqu’à la Révolution.

Le statut du saunier était mixte[29]. Il était à la fois celui du fermier et celui du métayer. Chaque saunier cultivait en effet huit livres de marais en moyenne et même 10 et 11 livres ; sa femme l’aidait. La livre de marais produisait 40 à 50 bois­seaux de sel en bonne saison. La part du saunier de Certes n’était que d’un quart, contre un tiers à Brouage. Le revenu annuel pouvait théoriquement atteindre 240 livres. Mais, pro­bablement, le revenu moyen ne devait pas dépasser 200 livres par an. Il serait en tout cas comparable aux revenus des famil­les paysannes. En outre, le saunier pouvait cultiver les bosses selon la forme traditionnelle du fermage, comprenant un loyer fixe. C’est ainsi que l’An VII, Jean Hervé cultivait à la fois huit livres de marais et six journaux de bosses, soit deux hectares, et le loyer de ses six journaux était payé en nature : blé, froment, panier de sel, paires de poulets, fèves, gesses, ail et échalote. À son décès, sa veuve prit un permis de chasse moyennant la fourniture de quatre canards, douze pieds-rouges et trente-six alouettes… Enfin, le saunier devait assurer l’entretien des digues plantées en tamarins. Il devait construire sa cabane dans le marais avec le bois fourni par le propriétaire. Or, dès 1772, la pêche, dans les bassins des salines, était affermée à des poissonniers, tant à Branne que dans les autres centres, pendant la mauvaise saison. Le saunier devait, en conséquence, s’interdire la pêche dans les salines et devait aussi coordonner, avec le poissonnier, la manœuvre des écluses. Dans l’ensemble, malgré la double ressource du sel et de la culture, le niveau de vie des premiers sauniers resta médiocre. On ne trouve, par exemple, aucune acquisition immobilière de leur part. La situation s’amé­liora à la Révolution lorsque le métayage passa du quart à la moitié.

En 1800, le nouveau propriétaire du domaine de Certes, le danseur Jean Bercher Dauberval, vendit les 18 maisons des sauniers à leurs occupants[30]. Les ventes furent consenties à rente perpétuelle, le modeste prix de 300 francs par maison représentait une année et demie de ressources. C’était encore beaucoup. En 1815, cinq maisons seulement étaient payées. Les règlements s’échelonnèrent pendant 50 ans. Ces maisons de bois et torchis disparurent progressivement au cours du XIXe siè­cle. L’exemple de Jean Hervé, premier saunier arrivé à Audenge, est caractéristique de la pression sociologique subie par les sauniers charentais. Cet « estrangey » était né à Saint-Georges-d’Oléron; il épousa une fille du Porge et son fils épousa une fille de saunier venu de Soulac. Son nom même fut adapté aux normes de la linguistique gasconne et le second Hervé devint Herbet.

Produits accessoires et début de la pisciculture

En même temps que les salines étaient créées, de vastes étendues de terres nouvelles allaient être mises en culture. Le sol des digues et des bosses était en effet constitué d’argiles marines dont la fertilité était totalement différente des maigres sables des landes. On a vu que ces digues furent couvertes d’herbes. Elles furent affermées pour la production du foin. On trouve ainsi que le 19 mars 1793[31], les digues de Branne étaient affermées à Masson pour 200 livres par an. Le 24 février 1795, elles étaient à nouveau affermées, mais à 250 livres. Tou­tefois, après la fenaison, les sauniers pouvaient amener les chevaux au pâturage sur les digues. Cet appoint de ressources disparut rapidement. D’ailleurs, la question de la protection des digues se posa. Le gazon ne formait pas un obstacle suffisant contre la dégradation provoquée par le flot. Les digues furent revêtues d’une couverture de bruyères, côté mer; et cette tech­nique est toujours utilisée. Plus importante était la culture des bosses. Cette culture était réservée en priorité aux sauniers, et elle vit se développer le blé froment, jusqu’alors on ne connais­sait guère que le blé noir. D’autres cultures vivrières se déve­loppèrent.

Enfin, la dernière ressource accessoire qui allait devenir la principale, puis la seule, fut la pêche. L’exploitation des marais salants pour la pêche remonte à l’origine de la création des salines et tous les propriétaires sans exception utilisèrent les marais à cet effet. À Branne, chez Civrac, on trouve ainsi que le 2 octobre 1772, Giron Darteyre, marchand de poissons de Certes, afferma la pêche dans les marais jusqu’à Pâques, c’est-à-dire jusqu’au début de la saunaison[32]. Son fermage lui coûtait 420 livres. Après lui, Pierre Hazera, autre marchand de poissons, afferma la pêche pendant plus de 20 ans. Pour son premier bail du 26 janvier 1782, il payait 350 livres, ce chiffre passa à 800, puis à 1 200 livres en 1789[33]. En 1822, ce fermage s’élevait à 2 600 livres. Encore à Branne, chez Guesnon de Bonneuil, la pêche était affermée le 10 mars 1786 et à nou­veau en l’an XII et en 1811[34] à Gassian, autre poissonnier d’Audenge. A Malprat[35], d’Arcambal faisait affermer, dès le 7 octobre 1782 pour 9 ans, à un certain Antoine Faure, saunier, qui s’associa à un poissonnier de La Teste. Quant au Gravey­ron, on a vu qu’il n’y eut jamais de salines[36]. Mais, en 1787, d’Arcambal fit empoissonner en carrelets, soles, sardines, loubines et daurades[37]. La pêche y fut également affermée en l’an VII.

Il faut bien préciser ce qu’était la pêche en ces débuts. Le poisson amené par le flot pénétrait dans les marais par les écluses et poursuivait sa croissance dans les bassins et réser­voirs jusqu’à la période de pêche qui s’étalait pendant les mois de mauvaise saison. Dans une seconde phase, les marais salants furent reconvertis en réservoirs après avoir été approfondis de 50 à 60 centimètres. Alors, une véritable pisciculture se déve­loppa.

Disparition et reconversion

On a vu que la création des salines reposait sur trois fac­teurs : les idées physiocratiques de l’époque qui avaient séduit François Eymeric de Civrac, l’envolée des cours du sel de 1764 à 1770 et enfin l’espoir que l’exonération fiscale permettrait l’amortissement rapide des emprunts. Ces trois facteurs allaient, en quelque sorte, disparaître tous en même temps ou presque. En 1773, en effet, le privilège fiscal était supprimé et Civrac décédait cette année-là. Les cours chutèrent.

Faute de documents économiques concernant l’évolution des marchés des sels, après la Révolution, nous nous bornerons à décrire les étapes de la disparition des salines.

Des origines à la Révolution (1770-1790), la dégradation des activités fut peu sensible, 42 sauniers à Audenge en 1772, 39 en 1790. Après la Révolution, deux phases allaient se succéder : celle de l’abandon de 1790 à 1840 environ, puis celle de la recon­version méthodique en réservoirs à poissons de 1840 à 1870.

En 1790, les salines de Certes avaient 20 ans. La génération des pionniers qui avaient investi leur fortune, sinon celle des autres, s’éteignait. De nouveaux propriétaires apparurent, qui n’étaient pas des apôtres, mais des bourgeois bordelais, dési­reux d’investir dans la terre et non dans la production du sel. En effet, de 1793 à l’An VI37, le domaine de Lanton[38], le domaine de Bonneuil[39], les domaines d’Arcambal[40], l’ex-seigneurie de Certes[41], furent vendus. Leurs créateurs étaient décédés. Seul, Pierre de Pardaillan survécut et resta attaché à son œuvre. Sa famille conserva la propriété jusqu’en 1900. L’abandon des salines s’accéléra pendant la Révolution. À Malprat, il n’y avait plus de salines lors de la vente de 1795. En 1799, Pierre de Pardaillan produisait du poisson et non du sel.

Cependant, les salines de la presqu’île de Branne et de Lanton furent maintenues et leur abandon fut plus lent. De 1790 à 1796, le nombre des sauniers d’Audenge passait de 39 à 28 (recensement de la population). Sans doute, lors de la vente de Certes en 1798, il y avait encore 220 livres de marais contre 260 en 1774 et encore 220 en 1818. Mais, le dernier acte de vente précise que de nombreux marais sont inondés, incul­tes et perdus.

Le domaine Civrac fut revendu cinq fois successivement de l’An VI à 1818 et les prix de vente baissèrent régulièrement en passant de 660 000 francs à 100 000 et 75 000 francs[42]. Par ailleurs, les deux domaines de Branne étaient globalement loués à des fermiers. L’An XII, Dauberval louait tout son domaine[43] 13 000 francs par an, Walbreck, successeur de Bonneuil, louait le sien 6 000 francs. Or, les salines étaient incluses dans ces baux. Tout cela montre bien la médiocrité de la renta­bilité de ces domaines. Dans de telles conditions, l’abandon des salines s’accéléra et les marais furent abandonnés sans recon­version. Le pays se couvrit de marécages insalubres. Trois géné­rations d’Audengeois allaient souffrir de paludisme.

En 1818, François Valeton de Boissière, négociant bordelais, acheta le domaine Civrac, puis en 1837, le domaine ex-Bonneuil, soit toute la presqu’île de Branne. En 1843, il en fit donation à son fils, Ernest[44]. La seconde et dernière phase de la reconver­sion allait commencer. Ernest Valeton de Boissière, polytechnicien, fouriériste et phalanstérien, grand agriculteur, reconvertit le domaine. Il fît recreuser la totalité des marais. Une piscicul­ture rationnelle se développa à Certes, comme d’ailleurs à Audenge, Malprat, Lanton, le Teich et autres points bas du pourtour du Bassin d’Arcachon. Cette pisciculture était conçue pour relayer la production de la pêche en mer pendant les périodes d’intempéries. Produisant mules, bars, anguilles, elle fut extrêmement prospère.

Cependant, pour des raisons purement humanitaires, Boissière se refusa à accélérer la conversion des marais salants malgré l’importance des profits qu’il pouvait en espérer[45]. En 1860, le domaine de Certes occupait encore 16 sauniers et déjà la seule pisciculture rapportait 25 000 francs nets[46]. En 1877, deux marais seulement restaient exploités et l’année sui­vante, les « statistiques de la Gironde » de Féret ne font plus qu’une courte allusion aux anciens marais salants de Certes. En quelque 30 ans, Ernest Valeton de Boissière avait reconverti le domaine de Certes et lui avait rendu la prospérité dont avait rêvé le marquis de Civrac.

Un siècle s’est écoulé depuis la fin de la reconversion des salines. Que reste-t-il aujourd’hui de l’œuvre de Civrac et de ses partenaires, « des travaux prodigieux et des dépenses inconcevables » qu’avaient engagés ces pionniers ? Des digues, les mêmes que jadis, mais très dégradées. Des survivances des réservoirs à poisson envahis par les vases, les algues et les joncs parfois, ne produisant plus que des tonnages dérisoires de poissons. Des terres incultes, quelques rares pâturages. Beaucoup plus de soucis que de profits pour les propriétaires. Et, pour les écologistes et les fonctionnaires de la Mission d’aménagement de la côte Aquitaine, des champs de rêves et des projets utopiques.

Pierre LABAT.

 

 

Extrait des actes du XXXe congrès d’études régionales tenu à Périgueux des 22 et 23 avril 1978, Fédération historique du Sud-Ouest, Périgueux, 1981

 

 

[1]. Arch. nat., Q 287, n° 30 : Concession à Audenge par Catherine Damanieu. dame d’Audenge, du 20 août 1642.

[2]. Arch. dép. Gironde, Sac à procès 1117 : Dime du sel pour des salines récemment aménagées à Andernos, 1660.

[3]. A.D.G., C 1354 : Visite des prés salés de Certes en 1759.

[4].  A.N., N/III. n° 35 : Plan des salines à aménager en 1768, partie Guesnon de Bonneuil. cf. carte de Belleyme.

[5]. A.N. : commission extraordinaire du Conseil V 7 179.

[6]. A.D.G., C 1354 : devis de Jean Fort du 21 février 1755.

[7]. A.N., Minutier Central : Bronod et Maigret, notaires : Bail à cens emphytéotique, du 19 juin 1761, pour 240 000 arpents de terre incultes à Moriencourt et Cie ; A.D.G., 1 B 50 ; Confirmation par le roi du bail de 1761, enregistré le 23 juin 1762 ; A.D.G.. Q 1767 : Texte imprimé du bail de 1761 : Bibl. mun. d’Arcachon : même texte imprimé et procès-verbal de reconnaissance des landes concédées.

[8]. A.D.G., 3 E 25217 : Dunouguey, notaire : contrat du 10 nov. 1767 avec quatre sauniers d’Oléron.

[9]. A.N., Minutier Central. Bronod et Maigret, notaires : 28 avril 1768 : Concession de Malprat à l’abbé de Lustrat et au marquis d’Arcambal : 30 avril 1768 : Concession des côtes d’Audenge au comte Pierre de Pardaillan et à l’abbé de La Tour d’Auvergne : 14 avril 1770 : Concession de la totalité de Malprat à Arcambal : 7 février 1771 : Concession d’une partie de Branne à Cyrille Guesnon de Bonneuil, bourgeois de Paris : 11 mars 1772 : Concession de la presqu’île du Graveyron à Arcambal : 21 août 1772 : Concession d’une partie non précisée des côtes d’Audenge à Jacques Bacon de la Chevalerie ; A.D.G., 17 mai 1771 : Concession des côtes de Lanton à J.-B. Langouran, bourgeois de Bordeaux. Brun, notaire. Minute perdue; A.D.G., C 1354 : Étude pour la vente des salines au roi.

[10]. A.D.G., 3 E 25222 : Dunouguey, notaire du 9 nov. 1774. Contrat de parachèvement don travaux.

[11]. A.D.G., C 327

[12]. A.D.G., C 1354.

[13]. A.N., Minutier Central : Lenoir, notaire : 13 avril 1758. Partage du patrimoine d’Eymeric de Durfort de Civrac.

[14]. A N., : Felize. notaire : 26 août 1769, Reprise de la concession de l’abbé de Lustrât, décédé en faillite.

[15]. A.D.G., 3 E 22654: Eymeric, notaire. 20 janv. 1771. Jean Sellier, entrepreneur, réclame 12  000 livres à Civrac.

[16]. A.D.G., C 1354.

[17]. A.D.G., C 3671 : se réfère à l’arrêt du 22 déc. 1761 ; A.N., Conseil du roi, E 1965 D du 22 déc. 1761.

[18]. A.D.G., C 1354 : se réfère à l’arrêt du 20 sept. 1768 et lettres patentes          du 20 oct. 1768 sans en donner le texte ; A.N.,           Conseil du roi, E 1438 C n° 13 du 20 sept. 1768.

[19]. A D.G., 2 B 88 : Cour des Aydes, arrêt du 18 janv. 1772.

[20]. A.D.G., C 1354 : Copie de l’arrêt du 7 sept. 1773 ; A.N., Conseil du roi. E 1494 s n° 54 du 7 sept. 1773.

[21]. A.D.G., C 1354 : Arrêt du 4 mai 1779 confirmant l’arrêt de 1773.

[22]. A.N., Minutier Central : Maigret, notaire, 1774 ; A.N., V 7 179 : Commissions extraordinaires du Conseil ; A.D.G., 4 L 221 : Créanciers Civrac; A.D.G., Q 1158. Q 1091′ Séquestre des biens Civrac.

[23]. A.D.G., Fond Billaudel, 6 J 73. Le 20 mai 1788.

[24]. A D.G., C 688.

[25]. A.D.G., O 1091 : Dossier Civrac; Q 1151 ; Vente de 600 boisseaux. An IV ; 3 E 34775 : Jautard, notaire, 1809.

[26]. Papiers de la famille Hervé-Labat.

[27]. Papiers de la famille Hervé.

[28]. A.D.G., Notaires de Gujan, La Teste. Actes de mariages 1765-1785. État civil Audenge, Biganos, Lanton ; notaire Dunouguey : Avance aux sauniers. 10 nov. 1774; recensement de l’an IV ; notaire Dunouguey. 3 E 25217. Contrat avec les quatre premiers sauniers d’Oléron ; 10 nov. 1767.

[29]. Papiers de la famille Hervé.

[30]. A.D.G., notaire Eymeric, 3 E 22664. An IX : Vente des maisons des sauniers.

[31]. A.D.G., Q 1158 : Ferme des digues le 19 mars 1793.

[32]. A.D.G., 3 E 25.220 : Dunouguey, notaire : Ferme de la pêche à Darteyre, le 21 oct. 1772.

[33]. A.D.G., Q 1091 : Ferme de la pêche à Hazera, 24 février 1796; ferme de pêche à Hazera, 9 nivôse an IV.

[34]. A.D.G., 3 E 34799 :  Ferme de la pêche à Branne, 1er avril 1811; 3 E 13.288: Trimoulet, notaire : Walbreck afferme son domaine, 22 prairial an XII.

[35]. A.D.G., Eymeric, notaire : Ferme de la pêche à Malprat, 7 nov. 1782.

[36]. A.D.G., Baleste, notaire : Ferme de la pêche à Graveyron, 27 frimaire an VII.

[37]. Archives de la Juridiction de Certes, d’après Rebsomen.

[38]. A.D.G., 3 E 24.094 : G. Séjourné, notaire : Vente du domaine de Lanton, 22 juin 1793.

[39].A.N., Minutier Central : Boileau, notaire à Paris : Vente par Guesnon de Bon­neuil, à Walbreck (minute perdue).

[40]. A.N., Minutier Central : Trutat, notaire à Paris : Vente de Malprat, Graveyron, à Goynau et Ducru, de Bordeaux, 1er brumaire an IV.

[41]. A.D.G., Vente des biens des émigrés. Dossier Civrac à J.-B. Dauberval, 3 floréal an VI.

[42]. A.D.G., 3 E 24.752 : Bernard Darrieux, notaire à Bordeaux : vente par les héri­tiers Dauberval à G. Darles 120 000 F, 14 août 1806 et 12 nov. 1806 ; 3 E 31.434 : Mailleres, notaire à Bordeaux : vente par Darles, à Mamignard, 100 000 F. 25 déc. 1812 ; Q 252 : Hypothèques. Adjudication du Tribunal du domaine, à Darles, 75 000 F, 27 nov. 1817 ; O 268: Hypothèques. Brannens, notaire à Bor­deaux : vente à François de Boissière, 80.000 F, 7 mars 1818; Q 730 : Hypothèques. Adjudication au Tribunal de la Seine du domaine de Walbreck, à Boissière, 130 000 F, 28 déc. 1837.

[43]. A.D.G., 3 E 22.660 : Eymeric, notaire : Dauberval afferme son domaine, 16 prairial an XII.

[44]. A.D.G., Q 900 : Hypothèques, donation de François de Boissière à son fils. Inven­taire du domaine. 135 tonnes de sel sont stockées et valorisées 5,50 F le quintal.

[45]. Annales do la Société de Géographie, 1863.

[46]. Correspondance privée de la famille DUVIGNEAU, à Audenge. Engagement d’un régisseur.

Une institution respectable, la Société scientifique d’Arcachon (I)

UNE INSTITUTION RESPECTABLE

LA SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE D’ARCACHON (I)

Il y a cent quarante ans, le 2 juillet 1866, était inaugurée en grande pompe par le comte de Bouville, préfet de la Gironde, et le baron Travot, député, l’Exposition internationale de pêche et d’aquiculture1 voulue par le docteur Gustave Hameau, président de la Société Scientifique d’Arcachon.

La date est capitale pour la toute jeune société. De cette manifestation, qui lui valut un message d’encouragement du président des États-Unis Andrew Johnson, le 12 mars 18662, et à laquelle participèrent 675 exposants dont 128 étrangers, devait découler toute son histoire, à la fois unique en France et riche en événements et découvertes : une histoire qu’il a paru nécessaire de relater dans tous ses détails, tant son devenir se trouve aujourd’hui remis en cause par des considérations plus spéculatives qu’intellectuellement fondées.

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