C’était en octobre 1915
C’était en octobre 1915La chronique de ce mois-ci comprend un texte réparti à cause de sa longueur sur les « unes » de deux éditions successives de La Vigie républicaine d’Arcachon. Il est rédigé par le président de la Chambre des députés, Paul Deschanel, dans le Manuel général de l’instruction primaire, périodique dirigé par Ferdinand Buisson et destiné aux instituteurs et institutrices (de plus en plus nombreuses en temps de guerre). Il reproduit une lettre à leur adresse, complétée par des extraits de son discours devant ses confrères dix ans auparavant (1905) concernant le rôle de l’Instruction publique (nom de l’époque pour « Éducation nationale »), toujours d’actualité à ses yeux en 1915. Il se présente comme une « leçon » de guerre faite aux enseignants de l’école élémentaire, mais aussi une transposition de celle que ces derniers adresseront à leurs élèves, et enfin celle que le journaliste fait à l’opinion publique. Il s’agit une fois de plus (voir notre chronique d’avril 1915/2015) de « mobiliser » les esprits via l’école républicaine, cette fois à travers l’histoire et la géographie, mais nous constaterons que ce texte riche a encore du sens aujourd’hui, en un écho troublant des débats actuels sur l’enseignement de l’Histoire et le « roman national ».Deschanel commence par un hommage appuyé au « sacrifice » des instituteurs tombés au front, eux pourtant « attachés à la paix » (il n’ignore pas que le pacifisme était répandu dans le corps enseignant) et qui ont été « les premiers à donner l’exemple ». Il utilise un vocabulaire religieux pour qualifier leur « tâche sacrée » d’éducateurs « apôtres », qui sonne étrangement dans une école laïque, mais n’oublions pas le « catéchisme républicain » des « hussards noirs ». Pour les toucher en ces temps de rentrée des classes (alors le 1eroctobre), il multiplie les expressions flatteuses pour ceux « qui élèvent le peuple », les « éveilleurs d’idées ». Il les exhorte, dans une analogie guerrière, à « tuer l’ignorance », ce « péril mortel », par la « claire raison », de « ceux qui savent, qui comprennent ». La « pensée suprême » est « le salut de la patrie », il faut préparer « l’enfance au devoir civique, au devoir militaire », l’armer « moralement », et pas seulement par le raisonnement : Deschanel rappelle au passage les fondements de l’école de Jules Ferry, qui exaltent aussi dans les jeunes cœurs « idéal, enthousiasme, et foi ». Dans le moment présent, il s’agit de sensibiliser les esprits en montrant les cartes des combats victorieux.Pour Deschanel, la première chose à comprendre et à faire comprendre est la linéarité de l’histoire de France : « Tout s’enchaîne, tout s’éclaire ». Il faut prendre un « recul nécessaire » et voir au-delà du « moment présent ». On est ici dans une conception hégélienne et téléologique de l’Histoire, où la guerre franco-allemande s’inscrit dans une trame multiséculaire de causalités, notamment parce que la France, privée de frontières naturelles au nord et à l’est, a toujours été une proie facile. Elle aurait dû, pour lui, chercher à empêcher l’unité allemande sous l’égide de la Prusse, et savoir tirer les leçons de la guerre de 1870-1871. Certes, la croyance au progrès de Deschanel lui fait naïvement espérer que « la science tuera la guerre », mais, en attendant, pour ne pas devenir « les vassaux de l’étranger », il faut livrer des « campagnes libératrices ». Au moment où les prémices d’une recherche de paix se font jour, Deschanel souhaite resserrer les rangs, autour de « notre chair », « notre sang ».L’Histoire qu’il propose aux instituteurs de 1915, c’est celle du « roman national », celle d’une France idéale. D’abord il prend bien soin de rappeler en ce qui concerne les instituteurs que « leur patriotisme n’est point fait de haine contre l’étranger ». Il réfute ainsi tout amalgame avec le nationalisme agressif. On retrouve ici en filigrane la théorie de la guerre française défensive, au nom des droits universels de l’homme (« salut de l’esprit humain », « dignité », « justice »), dont la France est garante dans sa « mission historique ». « La France doit vivre pour la liberté du monde ». Cette France, c’est celle « du beau rêve du xviiie siècle », de « l’esprit de la Révolution, à la fois national et humain ». Mais il est à noter que, à l’instar d’un Michelet, Deschanel fait ici la synthèse avec l’Ancien Régime : il glorifie la «grande politique si avisée de l’ancienne France », dans la mesure où elle se battait contre les autres monarchies pour l’indépendance nationale, ou pour les « libertés » des princes allemands divisés. Au niveau géographique aussi, la France est présentée comme idéale : « ici la lumière est plus douce », « la France est un chef d’œuvre », « une merveille unique » ; elle présente « toutes les richesses, toutes les forces, toutes les grâces ».On comprend qu’une telle description soit faite pour que la France en temps de guerre reste soudée et ait « confiance en elle, en sa puissance, en son avenir », mais un tel message, même outrancier, peut avoir quelque résonance en notre temps de déclinisme aigu, d’auto-flagellation, à la recherche d’une « fierté commune » retrouvée. Au temps de l’accélération généralisée, il est peut-être bon également de rappeler que l’Histoire est « complexe et lente ». Certes, aujourd’hui l’arrogance qui se dégage de ce texte n’est plus de mise, mais, à l’heure des nouveaux programmes d’histoire, il est intéressant de réfléchir à la synthèse du « roman national » et de l’universalité de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’histoire connectée » (au reste du monde). Dans ces réflexions de Deschanel, on trouve aussi des éléments très modernes du débat sur la science historique : « Trop longtemps, on a rétréci l’enseignement de l’Histoire aux faits d’armes et aux événements dynastiques », dit-il, préfigurant l’École des Annales. Il ajoute avec Michelet : « Il fallait y faire aussi entrer le peuple et les faits d’ordre économique et moral » (on dirait aujourd’hui « social »).Armelle BONIN-KERDON
C’était en décembre 1915
C’était en décembre 1915Les articles choisis ici sont tirés d’un second journal local, L’Avenir d’Arcachon, dirigé par l’ancien député de la Gironde Albert Chiché (jusqu’en 1902), à la fois boulangiste et socialiste, et brillant orateur. On en mesure ici la plume humoristique acérée, notamment envers le maire Veyrier-Montagnères, adversaire politique qu’il accuse de despotisme en le comparant à un pacha ottoman (l’empire turc est alors l’allié des puissances centrales). En pleine guerre, son humour est un humour noir au second degré, qui dépeint une sorte de gaieté prophylactique, pour conjurer le sort fatal du lendemain, notamment via les spectacles comiques, dont deux exemples sont cités ici au théâtre municipal de l’Olympia. Le rire est également présent sous forme d’autodérision à l’adresse du public arcachonnais, non dénuée d’un sentiment de supériorité démagogique, propre à l’élite sociale, à l’égard des Testerins, manifestation classique de l’opposition entre les deux communes.La différenciation sociale se voit bien aussi dans la manière dont il oppose – lui et sa supposée lectrice dont le courrier est reproduit dans le journal – les officiers à l’allure distinguée et correcte aux poilus sales et « débraillés », dans sa description du public de l‘Olympia. Il est vrai que cela lui permet de comparer le dénuement de ces derniers avec celui des valeureux soldats de l’an II et de faire allusion à leurs souffrances dans la guerre de tranchées qui s’éternise (la mauvaise nourriture est quant à elle évoquée dans la Revue des Alliés). Si les combattants sont présents à ces représentations, ce n’est pas parce qu’ils sont blessés et hébergés dans les hôpitaux militaires locaux, comme on l’a vu dans les chroniques de l’été dernier, mais parce qu’ils sont en permission. En effet, inexistantes au début d’une guerre qu’on espérait courte, celles-ci se mettent en place à partir de l’été 1915, sous la pression sociale et politique : qualifiées de « court congé » par Chiché, elles sont d’une durée de six jours, petite parenthèse pour retrouver sa famille et se divertir.Dans ces articles, la guerre est surtout présente dans ses conséquences locales, économiques et sociales. Ils nous montrent l’importance du « front » de l’arrière. Certes, les Arcachonnais continuent à festoyer dans les théâtres, notamment les femmes comme on le voit ici, et font certainement figure de « planqués » aux yeux des combattants. Mais une nouvelle image de la femme surgit au détour d’un tableau de la revue rapporté par la lectrice, celle de la « garçonne », aux cheveux coupés mi-longs, qui remplace les hommes au travail. Le financement de la guerre est suggéré par le titre de la revue Versez votre or : en effet, le premier emprunt de la Défense nationale est lancé en novembre 1915. Surtout, la fin du premier acte de la Revue des Alliés est consacré à la hausse des prix des produits de première nécessité, ici les légumes, en raison des difficultés de ravitaillement. En effet, entre 1914 et 1916, les prix en France ont augmenté de 50 %. La condition des familles est de plus en plus difficile.Le prix des combustibles fait naturellement partie de cet ensemble : l’article signale à Arcachon « l’augmentation considérable du prix des charbons », notamment à cause du passage des mines du Nord et de l’Est aux mains allemandes. Outre son pouvoir calorifique utilisé pour le chauffage et la force motrice, la houille ou charbon de terre servait également par distillation à produire du gaz d’éclairage ; c’est pourquoi ce thème est abordé ici. La Compagnie du gaz et de l’électricité d’Arcachon, qui avait pris la suite de la Société anonyme d’éclairage et de chauffage d’Arcachon, créée en 1892 par la Société immobilière d’Arcachon, a le monopole de l’éclairage public. En 1914, la ville n’a pas encore un grand réseau électrique : il est limité à la traction du tramway, inauguré en 1911, au Casino mauresque, au boulevard-promenade inauguré en 1914, et aux rues avoisinant le Casino Deganne. C’est pourquoi l’éclairage au gaz est encore prédominant, à partir de l’usine à gaz située derrière la gare.Or la compagnie, à cause de l’augmentation des prix du charbon et afin de faire des économies de prix de revient, s’est vue dans l’obligation de supprimer l’éclairage entre six heures du soir et six heures du matin, transformant la Ville d’hiver en « Forêt noire », comme le dit Chiché avec humour, transposant une expression de la géographie montagnarde allemande, terme repris par sa lectrice-contributrice. Pauvres privilégiés privés de sortie vespérale…. Heureusement que le populiste démagogue Chiché prend leur défense contre le maire, qui avait accédé en conseil municipal à la demande de la compagnie d’augmenter les tarifs des abonnements de sept centimes par m 3, y compris pour les particuliers. C’est ainsi qu’il retranscrit en détail dans le journal (je n’ai pas tout reproduit ici) un jugement rendu le 9 décembre contre la compagnie, en faveur d’une abonnée qui avait refusé de payer le supplément. En effet, les contrats qui sont signés entre les particuliers et la compagnie ne peuvent être modifiés par qui que ce soit en dehors des parties prenantes. C’est l’argument développé par la justice de paix.Chiché incite tous les abonnés qui avaient déjà payé à se faire rembourser et à ne plus payer de supplément à l’avenir, développant l’argument que la compagnie fournit en fait un service qui devrait être considéré comme public, pour l’ensemble de la communauté arcachonnaise. On voit bien par là que son unique but, comme on l’a déjà dit au début, est de croiser le fer avec le maire. Il accuse ce dernier de s’être immiscé dans des contrats privés, mais par ailleurs lui demande d’intervenir auprès de la compagnie pour régler la situation ; que voilà une belle contradiction ! La compagnie en tous cas menace purement et simplement de se pourvoir en cassation et de cesser toute fourniture de gaz. On verra ce qu’il en est dans les prochains numéros de l’Avenir. Une chose est certaine : la guerre n’apaise pas les tensions locales…Armelle BONIN-KERDON
C’était en novembre 1915
C’était en novembre 1915La chronique de ce mois est issue de deux « unes » successives de La Vigie républicaine d’Arcachon. Elles abordent le changement de gouvernement (« ministère », « cabinet ») de la fin du mois d’octobre 1915 : Aristide Briand devient président du Conseil (premier ministre) pour la cinquième fois. Elles permettent d’illustrer le fonctionnement du régime parlementaire de la Troisième République et de comprendre ce qu’est « un gouvernement de guerre ». En effet, ce sont les critiques parlementaires contre la conduite de la guerre qui ont poussé le deuxième gouvernement Viviani à démissionner. Le président de la République (ici Raymond Poincaré), choisit un président du Conseil dans la majorité parlementaire. Cette dernière (voir la chronique d’avril 1914) est alors composée de socialistes et de radicaux socialistes : Briand, socialiste modéré, est donc tout indiqué pour diriger le ministère dont la composition est détaillée dans l’article. Comme tout président du Conseil, il doit d’abord en obtenir l’investiture par un vote de la Chambre des députés : la majeure partie du discours qu’il tient devant elle le 3 novembre, afin de gagner sa « confiance », « la source de [son] autorité », est reproduite ici.Un chef de gouvernement demande à l’assemblée sa confiance sur un programme : le sien est à la fois simple à exposer et difficile (« rude ») à réaliser. Briand dit : « Nous avons une longue route à parcourir avant d’atteindre notre but. » Il s’agit bien sûr de la paix, « paix durable », « paix solide », fondée sur l’autonomie de peuples libres ; on voit poindre les principes wilsoniens d’après-guerre, d’auto-détermination des nations. La paix, pour Briand, ne doit être obtenue que par la victoire des Alliés sur les « empires du centre ». Sans les nommer, il critique implicitement les tentatives de paix de compromis qui se font jour depuis l’été 1915, autour du manifeste de la conférence de Zimmerwald. Il insiste sur la détermination du gouvernement à atteindre le but qu’il s’est fixé : « Nous sommes décidés à aller jusqu’au bout », par des « décisions claires, nettes et rapides ».En s’adressant à la Chambre, Briand s’adresse aussi au peuple français, dont les députés sont les « vrais » représentants. Il sollicite aussi sa confiance, en affirmant le caractère certain de la victoire annoncée, ou plutôt, prétend déjà bénéficier de cette confiance : le pays est « sûr de la conclusion de cette guerre ». C’est de l’exemple du peuple qu’il dit puiser sa « force » et s’inspirer : « Le Parlement » doit « refléter les tranchées » et « les sentiments du pays », c’est-à-dire de l’arrière. Il met en avant ses qualités (« sérénité », « sang-froid », « stoïcisme », « haute tenue morale ») tant à travers les combattants qu’à travers leurs familles, rendant un hommage appuyé aux femmes. C’est une communication habile de propagande patriotique, une prise à témoin impliquant les députés, mais c’est aussi une belle façon d’introduire les mesures qu’il propose.La première est la formation d’un gouvernement d’union nationale, « coopération de toutes les bonnes volontés », à l’image de « l’union face à l’ennemi » de « tous les citoyens ». Il faut rester « unis […] comme au début de la guerre », dit Briand dans une allusion à la déclaration d’Union sacrée en août 1914 par le président Poincaré. Son gouvernement est la traduction d’une telle démarche de rapprochement des « hommes venus de tous les partis » : cinq ministres sans portefeuille la symbolisent particulièrement, en tant que conseillers directs du président du Conseil venus de tous les horizons. En effet, depuis les socialistes marxistes Jules Guesde et Marcel Sembat jusqu’au catholique traditionaliste Denys Cochin, en passant par l’anticlérical Émile Combes, et le radical franc-maçon Léon Bourgeois, on ne pouvait mettre en place une ouverture plus large, comme on dirait aujourd’hui. Il est particulièrement habile de faire participer des socialistes SFIO, alors même qu’une minorité de leur parti soutient l’initiative du manifeste de Zimmerwald, derrière Lénine : Briand les fait sortir ainsi de « l’équivoque ».La deuxième mesure est de renforcer les moyens de conduire la guerre : Briand se réserve le ministère des Affaires étrangères, et nomme à la Guerre et à la Marine deux professionnels de premier plan, le général Gallieni, défenseur de Paris lors de la bataille de la Marne, et l’amiral Lacaze organisateur des transports de troupes sur le front d’Orient. Des sous-secrétariats d’État complètent ces deux portefeuilles majeurs, comme sous le gouvernement Viviani, dont un à l’Artillerie et aux Munitions, détenu par le socialiste Albert Thomas, futur ministre de l’Armement et des Fabrications de guerre en décembre 1916. Briand veille à valoriser l’action du chef d’état-major, Joffre, notamment à travers les efforts qu’il accomplit pour améliorer la concertation entre les armées alliées. Malgré les tensions fortes entre pouvoir militaire et pouvoir civil, ce dernier faisant tout, depuis le début de 1915, pour retrouver ses prérogatives politiques sur une armée qu’il tente de cantonner à un rôle opérationnel, Briand choisit donc la carte de l’apaisement, alors que les oppositions entre Gallieni et Joffre sont déjà patentes.Une autre union des pouvoirs est recherchée, malgré les crispations existantes, c’est bien entendu celle de l’exécutif et du législatif. Siégeant à nouveau depuis décembre 1914 comme à l’accoutumée, les chambres veulent partager avec le gouvernement la conduite de la guerre et contrôler ses actes. Comme les débats publics ne peuvent pas aborder tous les sujets en temps de guerre (de même que la presse, dont la censure est évoquée dans l’article), l’essentiel de cette collaboration se fera en « commissions ». Il y a en effet des commissions de l’armée dans les deux chambres, qui instaurent un système d’inspection. Comme le dit Briand, hier comme aujourd’hui, il est nécessaire en démocratie de concilier « liberté » et « autorité ».Armelle BONIN-KERDON
C’était en décembre 1913
C’était en décembre 1913 Cet article d’André Siegfried met en exergue un problème crucial, considéré comme une des causes de la Première Guerre mondiale : la récupération de l’Alsace-Lorraine annexée au Reich allemand par le traité de Francfort le 10 mai 1871.Ballotée pendant des siècles, au gré des conquêtes, l’Alsace-Lorraine a été marquée par douze siècles de domination germanique de 406, date de l’invasion des Alamans, au traité de Westphalie de 1648 par lequel l’Autriche est obligée de la céder à la France. Suivent deux siècles de culture française marqués surtout par la Révolution. Cette double culture a laissé des traces indélébiles bien résumées par Fustel de Coulanges : « l’Alsace est allemande par la race et la langue, mais par sa soif de liberté et son sentiment patriotique elle est française. » C’est ce qui permet à Gambetta de dire : « vous nous reviendrez. »Comment l’Alsace-Lorraine évolue-t-elle à partir de l’annexion ? Au début la résistance à la germanisation est forte dans ce nouveau Reichsland ; on la retrouve dans cette chanson populaire chantée par Damiati : «Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine et malgré vous nous resterons français. Vous avez pu germaniser la plaine, mais notre cœur vous ne l’aurez jamais…». 18 000 Alsaciens-Lorrains émigrent. La haute bourgeoisie, l’église et ses ouailles paysannes s’opposent à la domination des aristocrates prussiens. Les 15 députés élus au Reichstag se disent « protestataires ». Côté français, au début, c’est la consternation. On subit l’affront de la proclamation de l’Empire Allemand à Versailles le 18 janvier 1871, suivi de l’amputation de l’Alsace-Lorraine par le traité de Francfort. On assiste impuissant à la victoire du pangermanisme et à la création de la nation allemande alors que La nation française est au plus bas. Seul un homme, Léon Gambetta, incarne la résistance depuis son départ en ballon de Paris, mais il est désavoué, traité de fou furieux par Thiers et contraint à démissionner le 1er février 1871.Élu député du Bas-Rhin le 8 février 1871, Gambetta tente, dans un dernier sursaut, d’éviter l’annexion proposée dans les conditions d’armistice, mais, se rendant compte de l’inutilité de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, il abandonne et se consacre totalement à la consolidation de la 3ème République, à la tête de l’Union Républicaine.Sa position concernant l’Alsace-Lorraine évolue au cours des années qui suivent le traité de Francfort. Il a perdu tout caractère belliqueux. Dans la première conversation, fin 1871, il ne parle ni de revanche ni de guerre, il pense résoudre le problème par des voies pacifiques : « Soyez sans inquiétude vous nous reviendrez par la paix. » Il semble très optimiste sur la récupération des territoires annexés, mais ne nous précise pas si c’est à la suite d’une démonstration de puissance et, surtout, il ne nous fixe pas de délai.En 1877, au moment des obsèques de Thiers il affirme toujours, dans sa deuxième conversation, sa certitude du retour de l’Alsace-Lorraine dans le giron français et sa conviction que les Alsaciens-Lorrains restent fidèles à leur patrie. On sent une stratégie politique à long terme: récupérer l’Alsace-Lorraine par un arrangement qui consisterait à donner à l’Allemagne des compensations financières, coloniales et douanières, pour ensuite s’unir à cette dernière et constituer une puissante force européenne destinée à contrôler le développement des peuples lointains. Gambetta a bien changé ! Il craint un enchainement de guerres concernant l’Alsace.À partir de 1890, après l’échec du Boulangisme, la volonté revancharde tend aussi à disparaître dans l’opinion française et une nouvelle orientation de la France axée vers les conquêtes coloniales se développe. L’Allemagne étant devenue la première puissance militaire du Monde, la France n’est plus de taille à l’attaquer. Aucun parti politique ne parle plus de revanche, aucun témoignage de l’époque ne parle plus de la reconquête de l’Alsace-Lorraine. La France est sur la défensive. On peut même noter qu’avant 1914 l’image de l’Allemand est bonne dans l’opinion française puisque 50 % des lycéens ont choisi l’allemand comme langue vivante contre 40 % qui ont opté pour l’anglais. De même en Alsace, avec la libéralisation du régime allemand et la forte croissance économique, la contestation antiallemande reflue. En 1911, lors des élections au Landtag d’Alsace-Lorraine le parti des autonomistes francophiles n’obtient que 3 % des voix. Après 40 ans d’annexion l’Alsace-Lorraine semble bien ancrée dans l’Empire Allemand.Jean-Claude RIEHL
C’était en novembre 1913
C’était en novembre 1913 Dans le cadre des commémorations du centenaire de la guerre 1914-1918 qui viennent d’être lancées, la Société historique vous propose chaque mois une chronique correspondant à la période de l’époque, afin de rentrer dans le quotidien de nos ancêtres. Cette chronique s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.Replongeons-nous en novembre 1913, et demandons-nous si quelques mois avant la déclaration de guerre, on en percevait déjà les prémices. Pour ce faire, lisons ensemble le document joint, et « écoutons » le colonel Godon.Son but est incontestablement de préparer la population à la guerre (« préparons-nous de cœur et de fait »), de « retremper » comme il dit, le patriotisme dans le sang versé par les « héros » de la guerre précédente, qu’on est invité à imiter. Il s’agit d’obtenir à terme ce que les historiens nomment le « consentement » à la guerre de l’ensemble des Français, et donc ici des Arcachonnais. Pour ce faire, Il convoque d’ailleurs les morts des autres combats du passé, tels ceux des batailles napoléoniennes (Leipzig en 1813, 100 ans auparavant là aussi). Il note également que les hostilités sont en fait déjà présentes à travers les guerres balkaniques (1912-1913) et « il n’est pas permis d’entrevoir d’ici longtemps une paix réelle, durable ». On ne saurait être plus clair.Il utilise la métaphore de l’incendie qui se propage pour expliquer que la guerre est une éventualité quasi-certaine qui se rapproche et qu’il faut envisager avec « calme » et « résolution ». Néanmoins, pour bien se démarquer du nationalisme allemand, il précise que la guerre française sera défensive ; il s’agit de défendre « l’intégrité de notre sol » face à la menace germanique. Les alliés russes et britanniques sont clairement indiqués pour montrer que la France n’est pas seule.L’Allemagne est donc présentée comme le seul fauteur de guerre, l’agresseur. Parmi les causes de guerre, le pangermanisme militariste est évoqué à travers les expressions « l’Allemagne a faim de territoires », « l’augmentation de sa puissance », et illustré par les multiples allusions à son surarmement, ce qui d’ailleurs fait apparaître en creux la faiblesse française, notamment en matière d’artillerie lourde. Les autres causes de la guerre – financières, économiques – ne sont abordées que de façon allusive, ainsi que les rivalités coloniales : Tunisie promise à l’Italie (qui a déjà la Lybie) crise d’Agadir juste citée (rivalité franco-allemande au Maroc en 1911, qui avait déjà failli déboucher sur une guerre). Les risques de mondialisation de la guerre apparaissent nettement : « l’Allemagne danger mondial », « vœux mondiaux du peuple allemand ».L’Allemagne est aussi accusée de caricaturer l’image du Français et de la France, notamment à travers ses organes de presse : « peuple irritable, vaniteux et arrogant », »peuple de canailles », « lâcheté », « quelque chose de démoniaque dans l’âme française » ; ainsi elle attiserait la haine entre les peuples, ce qui renforcerait son caractère de fauteur de guerre. Mais, en pratiquant la même démarche ici, dans le journal « La Vigie républicaine d’Arcachon », le colonel Godon ne se livre-t-il pas au même type de propagande ? Citons quelques expressions qui désignent les Allemands : « brigands », « professionnel du mensonge, de la falsification, de la calomnie, de la haine », « orgueil démesuré ». Tout est donc fait pour qu’on se lève contre celui qui est forcément « l’ennemi mortel », « l’ennemi d’hier et de demain » et qu’on mène contre lui une « lutte sans pitié », une « lutte à mort ». La violence d’état est en marche, c’est la proposition qu’on présente aux Arcachonnais comme aux autres Français.Armelle BONIN-KERDON
C’était en janvier 1914
C’était en janvier 1914 Cet article est également à placer parmi les opérations préparant l’opinion à la guerre, cette fois à une guerre de type « libérateur » des peuples, dans la droite ligne des guerres révolutionnaires menées par les soldats de l’an II. Il s’agirait de libérer le peuple allemand du despotisme aristocratique et militariste, car il est censé ne pas pouvoir le faire tout seul.En effet, cet article évoque un incident survenu à l’automne 1913 en Alsace-Lorraine occupée, qui démontre la faiblesse du pouvoir civil en Allemagne impériale face au pouvoir militaire de la caste des Junkers (nobles) prussiens. Mais il le fait de manière allusive : « les incidents de Saverne » (ville du Bas-Rhin à la limite de la Lorraine où est caserné le 99e Régiment d’infanterie commandé par Ernst von Reuter) et « le procès von Reu(t)ter » lui-même, ne sont pas détaillés dans l’article. Peut-être que l’auteur pensait que les habitants du Pays de Buch étaient déjà informés du déroulement des évènements par la presse nationale, et son propos est d’abord de tirer une « leçon », un enseignement, de ces faits, il utilise à plusieurs reprises le vocable « instructif » pour persuader l’opinion que la guerre sera non seulement certaine mais juste. Il se répète beaucoup pour marteler son propos.Il est vrai que l’incident aurait pu mener à la guerre, à l’instar des incidents marocains par exemple : relevons les expressions « grandes manœuvres » ou « répétition générale de la grande lutte ». Au-delà de l’Alsace-Lorraine, c’est la France et l’Allemagne, mais aussi la Grande-Bretagne à travers le mot « zabernism » ou « savernisme » (usage abusif du pouvoir militaire), qui se sont senties concernées, voire ce que l’auteur appelle « tout le monde civilisé », c’est-à-dire les démocraties parlementaires par opposition aux empires semi-absolus comme l’Allemagne de Guillaume II, où le chancelier n’est pas responsable devant le parlement.Que s’est-il passé, que l’auteur qualifie de brutalisation de citoyens paisibles, de femmes et d’enfants ? Fin octobre 1913, le sous-lieutenant von Forstner du 99e RI injurie ses recrues locales-soldats d’origine alsacienne- en les traitant de « wackes » (voyous), ce qui entraîne des manifestations spontanées et des railleries et contre-injures pendant tout le mois de novembre, car la presse a relaté les faits. Pour rétablir l’ordre, et comme il estime que l’autorité civile a échoué à le faire, von Reuter intime à la troupe l’ordre de disperser la foule et fait arrêter une trentaine de personnes sans base légale, dont le président, deux juges et un procureur général du tribunal de Saverne (28 novembre). Il outrepasse ses prérogatives en faisant appliquer en pratique l’état de siège. Comme l’écrit l’article, l’indignation s’empare de toute l’Allemagne, notamment de maires, députés, socio-démocrates du SPD qui parlent de « dictature militaire ». Les appels au Kaiser et les vifs débats au Reichstag aboutissent même au vote pour la première fois d’une motion de censure contre le gouvernement. L’auteur de l’article a donc tort quand il évoque les « protestations timides » du peuple allemand. Néanmoins, le chancelier n’est responsable que devant le Kaiser, et il ne démissionne donc pas. L’empereur, quant à lui, soutient les militaires. Dans le procès von Reuter, qui se tient du 5 au 10 janvier 1914 devant le tribunal militaire, ce dernier est acquitté de l’accusation de s’être arrogé indûment le pouvoir de police civile. Guillaume II va même jusqu’à décorer von Reuter.Pour l’auteur de l’article, il y a d’un côté le « peuple allemand », celui des Lumières, qui devrait se libérer du joug du militarisme prussien de type « Ancien régime », et de l’autre, cette caste de hobereaux pangermanistes. Mais quel que soit le point de vue adopté, la guerre est pour lui inévitable et souhaitable.Cette caste est pour lui « une horde barbare » offensive qui n’hésitera pas à « troubler la paix du monde » « pour sauver sa domination » et renforcer le prestige d’avoir réalisé l’unité allemande en 1871 par sa victoire contre la France. C’est donc, à travers elle, l’Allemagne d’abord, qui serait une fois de plus fauteuse de guerre : il parle de « menace », « contre nous et nos institutions », « nos mœurs, nos idées démocratiques ». Dans une guerre défensive, nous aurions alors le « devoir d’opposer à cette force brutale une autre force appuyée sur le droit ». C’est une manière directe de donner le beau rôle à la France dans le combat qui se prépare, et donc de susciter l’adhésion de la population, même sur un Bassin si loin de l’Alsace !Une autre manière de nous donner le beau rôle réside aussi dans la xénophobie patente qui habite l’ensemble du document. Celle-ci touche non seulement « les barons von n’importe quoi », les « soudards » et « les reîtres », mais aussi le peuple allemand lui-même, accusé d’immaturité démocratique. L’article regarde ce dernier avec condescendance et mépris « le bon peuple allemand », comme un peuple d’esclaves habitués à obéir aux « maîtres », qui n’est pas encore mûr pour son « émancipation », pourtant « si désirable pour la paix de l’Europe tout entière » (songeons à la future république fédérale !) et « trop peu conscient de ses droits et de ses devoirs ». Au fond, il n’a pas encore compris la « civilisation supérieure », c’est-à-dire la nôtre. On ne peut s’empêcher de penser aux justifications de la colonisation à la même époque par un Jules Ferry, ou plus près de nous à une certaine arrogance que conserve parfois la France, fière à juste titre de son héritage révolutionnaire et républicain.Au fond, l’article nous dit qu’il faut faire la guerre aussi pour libérer l’Allemagne de ses oppresseurs internes. Elle aurait besoin de «nos canons et de nos baïonnettes ». Il oublie que même sous la Révolution Française Robespierre disait que les peuples n’aimaient pas « les missionnaires armés ». L’ironie de l’Histoire fait qu’il aura raison néanmoins, puisque c’est la guerre de 1914 qui entraîne en 1918 une révolution, la démission du Kaiser et la fin du IIe Reich, pour laisser place à la République de Weimar. Mais il faudra attendre la fin du IIIe Reich en 1945 pour un établissement durable de la démocratie allemande.Armelle BONIN-KERDONL’auteur de l’article de la Vigie républicaine d’Arcachon, Albert Mamelet (1883 – 1949), était normalien, agrégé de philosophie, professeur au lycée de Belfort.
C’était en février 1914
C’était en février 1914 Le titre de l’extrait choisi ce mois-ci peut se lire d’abord comme le danger que l’Allemagne fait peser sur les autres pays, mais aussi comme celui qui la menace, sous forme de fragilité et de démesure mêlées, même si cela peut paraître contradictoire. André Siegfried est déjà professeur à l’École libre des sciences politiques quand il écrit cet article, repris certainement à un quotidien, et où il prépare à son tour l’opinion à la guerre. Une fois encore y est donc abordée la problématique des causes de la Première guerre mondiale, mais cette fois-ci sous l’angle économique et idéologique.L’auteur, spécialiste du monde anglo-saxon, non seulement indique bien l’imbrication des « ambitions » économiques et politiques de l’Allemagne, mais il esquisse un tableau de « psychologie » d’un peuple, comme il en était coutumier, et comme c’était habituel dans la pensée racialiste de la fin du dix-neuvième siècle. Cherchant à percer la « race germanique », l’ « instinct profond de la majorité des Allemands », il les décrit comme « nerveux », « susceptibles », le cerveau « troublé », le jugement « faussé », l’esprit déséquilibré par la griserie de leurs succès. Ils ne sont pas seuls d’ailleurs à être entraînés dans la folie collective qui saisit l’Europe d’après André Siegfried, cette « fureur » des armements au sens étymologique du terme, ce qu’on appelle communément la « course aux armements ».Cette lucidité de l’auteur ne le conduit pourtant pas, comme on s’y attendrait, à défendre des positions pacifistes, pourtant répandues au début de 1914, et pas seulement chez les socialistes, par exemple chez ceux qu’il appelle « esprits généreux ou simplement pratiques ». Il cite le chancelier de l’Echiquier (ministre des finances) britannique Lloyd George, de l’aile gauche libérale, qui vient d’affirmer en janvier qu’il est nécessaire de « réduire les dépenses navales de l’Angleterre ». André Siegfried désigne encore l’Allemagne par le qualificatif de « partenaire », mais c’est pour nous montrer qu’elle ne peut plus en être un digne de confiance.Comme premier argument, il précise que c’est justement pendant les 40 années de paix écoulées depuis la guerre de 1870 et la constitution de son empire, que l’Allemagne est devenue une puissance industrielle et commerciale. « La richesse allemande s’accrut prodigieusement » dit-il : en effet, c’est la première puissance militaire et économique européenne en 1914, devant la Grande-Bretagne. Elle s’est spécialisée dans l’industrie lourde (charbon, acier) et dans les produits nouveaux (matériel mécanique, chimie, électricité, automobile). Cette puissance repose sur de grandes entreprises capitalistes modernes concentrées, comme Krupp ou Siemens, sur les infrastructures ferroviaires (longueur du réseau multipliée par 10 entre 1850 et 1914) et sur le rôle incitateur de l’État qui pratique le protectionnisme.Mais comme le dit le texte, cette croissance très rapide est aussi fragile : elle nécessite d’énormes investissements (20 % du PIB au début du siècle, soit deux fois plus qu’en Grande-Bretagne), dont il faut assurer le financement par ouverture du capital des entreprises ou endettement. Elle nécessite aussi de la main d’œuvre disponible, dont on s’assure la participation par « des lois sociales de protection ouvrière » qui coûtent cher : en effet, Bismarck préfigure l’État-providence en accordant les premiers droits sociaux (assurance sociale en 1883, assurance sur les accidents du travail en 1884, fonds spécial pour les retraites et l’invalidité en 1889).Bref, l’Allemagne est de plus en plus dépendante de l’extérieur pour assurer son essor économique. Comme le montre bien le texte, il lui faut toujours de nouveaux débouchés. Sur le plan colonial, c’est très limité puisque « la Planète est partagée entre les Puissances » britannique et française depuis le Congrès de Berlin en 1885, et il n’y a « plus de zones politiquement disponibles ». C’est dans ce cadre-là qu’il faut bien sûr replacer les « incidents répétés » franco-allemands à propos du Maroc en 1905 et en 1911, qui faillirent déjà déclencher la guerre, et qui se terminèrent par le traité cité dans le texte, accordant à l’Allemagne des morceaux de l’Afrique centrale.In fine, si on suit le raisonnement d’André Siegfried, il ne faut donc pas s’étonner de la volonté de conquête de l’Allemagne : on voit réapparaître ici l’argument du pangermanisme, « cette doctrine d’expansion agressive », l’ « hégémonie grandissante » de « la plus grande Allemagne ». « L’expansion à tout prix » est présentée comme « une nécessité … de son existence ». Cela n’est déjà pas très loin de la future notion hitlérienne d’espace vital …En tout état de cause, cela justifie aux yeux d’André Siegfried qu’on ne veuille pas laisser à l’Allemagne « la part du lion », c’est-à-dire une politique à l’opposé du pacifisme, voire une guerre considérée comme défensive.Armelle BONIN-KERDON
C’était en mars 1914
C’était en mars 1914 Le titre de cet article évoque lui aussi le danger imminent de la guerre. Cette fois, c’est un homme politique, ancien député et « ancien sénateur » (de 1891 à 1909) des établissements français de l’Inde, qui se donne pour tâche d’éclairer l’opinion (« esprits clairvoyants »), de « dire la vérité au pays » comme il l’affirme à la fin du texte. Apparemment, c’est encore un article emprunté à un autre journal, issu d’une région occupée lors de la guerre de 1870, si on en croit la fin du texte.Pourtant, il cherche d’abord à rassurer nos concitoyens d’une façon qui se veut lucide et réaliste par opposition aux « prophètes de malheur ». Il insiste sur la volonté pacifique de la France et de ses alliés (Russie, Grande-Bretagne), mais aussi paradoxalement sur celle de l’empereur d’Allemagne, qu’il prend le soin de distinguer de son gouvernement. Il est vrai que les trois souverains (Nicolas II, Georges V, Guillaume II) étaient cousins, et on pouvait espérer qu’ils soient en mesure d’éviter le pire le cas échéant.Mais cette volonté de paix, que l’auteur réduit d’ailleurs à la notion d’ « accalmie », en référence au contexte international tendu du moment, n’est peut-être qu’une apparence, comme il le suggère par les expressions « arrière- pensée » utilisée à propos de l’Allemagne, ou « décisions secrètes » de son gouvernement dit « despotique », par opposition aux régimes démocratiques supposés plus transparents. Cette attitude prêtée à l’Allemagne mène à ce qu’il appelle une « défiance bien légitime ».Pour lui, l’ « entrée en campagne » est en fait « préparée d’avance » : il est vrai qu’il existait le plan Schlieffen (plan militaire qui datait de 1905).Dans ces conditions, n’importe quelle étincelle peut mettre le feu aux poudres, et c’est bien ce qui se passera avec l’attentat de Sarajevo en juin. L’auteur évoque dans cette catégorie d’« incidents franco-allemands », ceux qui ont touché le Maroc, qu’on a déjà rencontrés dans les chroniques précédentes, ainsi que les guerres balkaniques de 1912-1913, de manière allusive. Il évoque surtout l’incident dit « de Nancy » d’avril 1913 (et non de mars comme il l’écrit) à titre de modèle de ce qui peut se reproduire et déboucher cette fois sur une véritable guerre, au-delà d’un pur bras de fer diplomatique.Il est volontairement peu clair sur l’évènement lui-même qu’il présente comme une provocation orchestrée par l’Allemagne, suivie d’insultes envers deux de ses concitoyens en visite à Nancy, grossie ensuite par la presse locale, et remontant au plus haut sommet de l’état. En fait, il semble bien que l’incident soit d’origine française, dans une Lorraine chauffée à blanc par la proximité avec la partie de son territoire annexée par le Reich. Les deux ressortissants allemands auraient assisté à une représentation théâtrale revancharde avant de se faire prendre à parti et insulter jusqu’à leur montée dans le train de retour vers l’autre côté de la frontière. Ce qui est intéressant ici, c’est que l’auteur utilise déjà le mot « ultimatum » pour désigner la menace de représailles que l’Allemagne ferait peser sur la France au cas où celle-ci refuserait de s’excuser dans un tel type d’incident. Nous savons que l’ultimatum qui mettra le feu aux poudres interviendra entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie, mais cela ne change pas la justesse du raisonnement. Il y a donc bel et bien ici anticipation de l’engrenage fatal, ce ne fut donc pas une surprise comme on le dit trop souvent, voire une fatalité qui aurait entraîné des gouvernements « à l’insu de leur plein gré » ! Ce texte a donc le grand mérite de poser les vraies responsabilités des états dans le déclenchement du futur conflit, en l’occurrence se saisir d’un simple prétexte pour se lancer dedans.Il souhaite insister sur la réalité du danger : ces faits ont « une existence réelle », ne sont pas « invraisemblables », dit-il. La conséquence est alors facile à tirer, il s’agit une fois encore de justifier la course aux armements, et comme le fait l’auteur du texte, la loi « des trois ans » votée en France en août 1913 pour prolonger le service militaire de deux à trois ans, afin de pouvoir aligner sous les drapeaux presqu’autant d’hommes que l’Allemagne, alors que cette dernière est beaucoup plus peuplée que la France (ordre de grandeur de 65 millions d’habitants contre 40 millions). C’est donc le vieux principe latin du « si vis pacem, para bellum » qui est illustré ici. C’est aussi avant la lettre une théorie de la « dissuasion », avant l’ère nucléaire.Armelle BONIN-KERDON
C’était en avril 1914
C’était en avril 1914 Nous vous proposons cette fois-ci des extraits de La Vigie républicaine d’Arcachon issus de deux numéros différents, correspondant aux deux tours des élections législatives de 1914. Ils nous permettent d’appréhender la vie politique locale, celle de la cinquième circonscription de Bordeaux (cantons d’Arcachon, de La Teste, de Belin, de La Brède, et de Podensac). Le danger de guerre ici est en arrière-plan et n’apparaît qu’à travers le soutien porté par le candidat élu – René Cazauvieilh – à la loi des trois ans, ce qui est une première indication sur ses orientations politiques. En effet, cela en fait un adversaire déclaré des socialistes unifiés (SFIO – Section Française de l’Internationale Ouvrière, créée par Jean Jaurès en 1905, hostile à la loi d’allongement de la durée du service militaire).C’est d’ailleurs ce que l’on constate d’emblée en regardant les résultats de ces élections, où René Cazauvieilh est élu haut la main (« beau résultat », 70,9% des votants) contre Monsieur Massip, socialiste qualifié de « représentant du collectivisme ». Le journal, organe du maire d’Arcachon, M. Veyrier-Montagnères, qui soutient René Cazauvieilh, multiplie bien sûr les tournures péjoratives contre la SFIO, qui à l’époque (le PC n’existe évidemment pas) est la seule à prôner le socialisme : le « collectivisme » est tantôt comparé à « une terre promise » inaccessible (vocabulaire religieux étrange pour qui a défendu les lois de laïcité de 1905 comme on le voit dans la profession de foi du candidat) tantôt à « une tarte à la crème » à laquelle il ne faut pas goûter !Pour autant, si M. Cazauvieilh est adversaire du socialisme, que faut-il entendre par l’ « union républicaine » qu’il défend, nous dit-il, depuis 16 ans (1898), il est en effet réélu pour un cinquième mandat en 1914 ? Incontestablement, c’est d’abord un partisan de l’ordre (« les hommes d’ordre » dit le journal en évoquant les soutiens du maire de La Teste Pierre Dignac), par opposition au « parti du chambardement social » (SFIO). Néanmoins, il ne peut pas être rangé dans les partis de droite, cléricaux et conservateurs. Avec Monsieur Veyrier-Montagnères, il fait partie comme on le lit ici de l’Association Républicaine d’Arcachon (500 membres en 1913) affiliée à l’Alliance Républicaine Démocratique sur le plan national, c’est-à-dire ce qu’on appelle sur le tableau des partis à la nouvelle chambre des députés figurant en milieu de la page, les « républicains de gauche ». Sur le plan national, on voit que ces derniers ne représentent que la troisième force politique, c’est donc la gauche radicale-socialiste et socialiste qui domine en 1914. Les républicains dits « de gauche » par opposition aux « progressistes » sur leur droite, et aux républicains « radicaux » sur leur gauche, peuvent être considérés comme des centristes. En Aquitaine, le centre domine nettement, dans une culture politique du juste milieu, entre « réaction » et « révolution ». René Cazauvieilh, médecin populaire et influent, dont l’oncle Octave était déjà député, maire de Belin comme son père et ce pendant 44 ans, conseiller général pendant 43 ans, est issu d’une famille de notables locaux appartenant à la noblesse de robe depuis le XVIIe siècle. Il en est un des symboles forts, ancré dans son bastion local, le type même de l’héritier devenu membre des nouvelles élites républicaines de la 3e République, une « notabilité démocratique » comme le dit l’historien politiste Éric Bonhomme, reflet d’une modération politique qui rassure et séduit.Cela ne l’empêche pas, comme on le constate dans sa profession de foi, d’être favorable à des lois qu’on peut qualifier « de gauche ». Il évoque la réforme fiscale « dont la réalisation s’impose » notamment pour financer la préparation à la guerre (l’impôt sur le revenu sur proposition du radical Joseph Caillaux en 1907, voté par la Chambre en 1909, ne sera voté par le Sénat qu’en juillet 1914). Il évoque aussi les premières lois sociales d’ « assistance » et de « solidarité » : on peut citer la création en 1904 d’un service départemental d’aide sociale à l’enfance, la création en 1905 d’une assistance aux vieillards infirmes et incurables, la création en 1910 d’une première assurance-vieillesse.Mais c’est surtout sur la défense des intérêts locaux qu’il insiste pour se faire élire. Rappelant qu’il habite la « région landaise » au sens géographique du terme, et effectivement il a des intérêts forestiers, y compris dans une usine de produits résineux, il développe surtout la cause des viticulteurs, concurrencés par les autres régions (ils sont encore nombreux alors, même en Pays de Buch !) et des ostréiculteurs et marins, menacés par de nouveaux règlements. Cela traduit bien le poids majeur de ces métiers dans l’économie et la société de l’époque.Un dernier point est intéressant dans la description du scrutin du 26 avril, c’est la façon dont on voit que s’organisait la démocratie locale dans cette république en train de s’implanter dans tous les territoires. A l’heure où le seul medium d’information était la presse, on observe l’importance des réunions publiques comme vecteurs de diffusion des idées politiques auprès de l’opinion. L’article raconte ainsi la dernière réunion de campagne la veille du scrutin – ce qui était apparemment autorisé à l’époque – où se succèdent à la tribune les partisans des deux candidats en présence, qui essayent de monopoliser la parole pour leur camp. L’éloquence est déjà indéniablement un facteur décisif, même si on ne parle pas encore de « communication », et comme aujourd’hui on « n’épargne pas » ses adversaires, c’est le journal qui l’affirme. L’avant-dernier paragraphe de la profession de foi de René Cazauvieilh résonne aussi très bien à nos oreilles, si l’on peut dire, puisqu’il s’agit de « réformer les habitudes prises et les méthodes employées », de « séparer nettement la Finance de la politique » ! Tout un programme…Armelle BONIN-KERDON
C’était en mai 1914
C’était en mai 1914 L’article choisi pour ce mois-ci révèle un autre type de préparation à la guerre, plus concret, la mise en place de structures sanitaires pour accueillir les « blessés militaires » dans un éventuel conflit. C’est ce vocable rencontré dans le texte que le principal ancêtre de la Croix-Rouge française utilise en 1914 pour se nommer : « Société Française de Secours aux Blessés Militaires » (SFSBM). L’expression « Croix-Rouge française » désigne alors un comité de coordination créé en 1907, qui réunit la SFSBM et deux autres organisations-sœurs, l’Association des dames françaises (créée en1879), et l’Union des femmes de France (en1881). La fusion des trois organismes ne se fera qu’en 1940. La SFSBM est incontestablement le plus important des trois : elle possède déjà un maillage territorial fin (environ 900 comités locaux), comme on le voit ici à travers « le comité d’Arcachon et du littoral », nom conservé aujourd’hui par la délégation locale.C’est son président, Léopold Escarraguel, un ingénieur civil, qui écrit ici au journal pour que celui-ci diffuse des informations. Ce dernier s’empresse de le faire : favorable au maire M. Veyrier-Montagnères, comme on l’a déjà montré dans une précédente chronique, il est aussi un bon médiateur pour son épouse Mathilde qui préside le Conseil des dames de la Croix -rouge locale et mène une forte activité caritative jusqu’à sa mort en 1925 (les comités de dames en interne existaient depuis 1867, soit trois ans après la création de la SFSBM).La première partie de l’article évoque d’ailleurs le cinquantième anniversaire de cette création en 1864, qui doit se fêter à Paris le 20 juin 1914. M. Escarraguel transmets une lettre circulaire nationale invitant les affiliés à s’y rendre, et y joint sa propre incitation auprès des membres arcachonnais au sens large, afin qu’ils représentent dignement l’antenne locale. Un argument pour les y encourager est de leur offrir un demi-tarif sur les allers-retours en chemin de fer, ce qui n’est pas nouveau pour la Croix-Rouge, car des accords existent systématiquement pour des actions pratiques, entre elle et les grandes compagnies de chemin de fer de l’époque, qui pratiquent ainsi un mécénat patriotique. Ce qui est intéressant aussi, c’est la façon dont les festivités sont envisagées, en prenant bien soin de séparer le religieux, le matin autour de l’archevêque de Paris à Notre-Dame, du profane le soir dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, qui réunit les mondes politique, intellectuel et artistique. Les lois de laïcité de 1905 sont passées par là. M. Escarraguel demande donc aux élites locales – qui seules ont à l’époque le temps de se consacrer aux œuvres caritatives – de bien vouloir s’inscrire auprès de lui pour participer à ce grand rendez-vous des élites nationales. La bienfaisance, version laïcisée de la charité chrétienne, est aussi une des expressions des réseaux de sociabilité, qu’elle contribue à renforcer.Le plus intéressant pour nous, car c’est au cœur de notre sujet, c’est l’organisation, avant-même la déclaration de guerre du mois d’août, d’un hôpital « auxiliaire » à Arcachon. Près de 1 500 hôpitaux de ce type seront mis en place en France au cours du conflit. Le terme « auxiliaire » est réservé aux établissements sanitaires relevant de la Croix-Rouge, par opposition aux autres hôpitaux temporaires du temps de guerre. Il date du décret du 2 mars 1878 du Ministère de la guerre instituant la SFSBM comme « auxiliaire » du service de santé de l’armée en prévision d’un conflit. En vertu de ce décret, la SFSBM devait former des équipes soignantes, constituer des stocks de matériel, et trouver des locaux pour installer des hôpitaux. Il s’agissait de corriger les défauts observés pendant la guerre de 1870.C’est dans ce cadre qu’est donc créé « l’hôpital auxiliaire du territoire » n°16 dans les locaux de la clinique orthopédique 7 boulevard de l’Océan. Les HT ou hôpitaux territoriaux sont les hôpitaux de l’arrière, par opposition à ceux de la zone des combats. La clinique orthopédique est en fait l’ancienne clinique Saint-Joseph, sise dans l’ancienne villa du cardinal Donnet, et tenue par les religieuses du même nom, qui d’enseignantes sont devenues uniquement soignantes, ce qui a permis leur maintien à Arcachon après la séparation de l’Église et de l’État et la laïcisation de l’enseignement. Leur activité hospitalière a été en quelque sorte sécularisée par l’installation dans leurs locaux de l’œuvre municipale « des garde-malades et d’assistance gratuite aux malades pauvres d’Arcachon », dirigée en 1910 par Mme Veyrier-Montagnères, dans la droite ligne des premières lois sociales décrites dans la chronique précédente. On voit que l’état républicain utilise les anciennes structures caritatives, faute de moyens suffisants dans un premier temps pour mettre en œuvre sa politique. On peut transposer ce raisonnement au début de la guerre en ce qui concerne le service de santé des armées. Débordé par les pertes énormes du début du conflit, ce dernier sera content de pouvoir compter sur les structures bénévoles du type de celles de la Croix-Rouge, qui avaient parfois su anticiper les besoins, même modestement, comme on le voit ici à travers l’hôpital n°16.Armelle BONIN-KERDON