C’était en mars 1915

C’était en mars 1915Les articles proposés ce mois-ci proviennent tous deux de la même édition de La Vigie républicaine d’Arcachon du 21 mars 1915 : ils abordent pour la première fois le thème de la guerre navale, à travers la première phase de l’opération franco-britannique des Dardanelles, menée pour assurer la jonction avec l’allié russe, devenue impossible par le nord, car la mer Baltique est bloquée par la marine allemande. Après des premiers succès fin février, on en attendait une victoire facile sur l’Empire ottoman : « Cette Turquie s’écroule sous les obus des grands cuirassés qui s’avancent », dit le journal, corroboré par l’illustration propagandiste intitulée « En route pour Constantinople », placée en contrepoint sous le texte. Celui-ci montre bien que les flottes alliées croyaient forcer aisément les détroits de la Mer Noire et s’installer rapidement dans la capitale de l’état turc affaibli, qu’on appelait couramment « l’homme malade », expression reprise ici après avoir été utilisée par le tsar Nicolas Ier auprès de l’ambassadeur d’Angleterre en 1853. L’épopée navale était également glorifiée auprès de l’opinion publique sous forme d’actualités cinématographiques, comme on le voit sur la programmation du Grand Théâtre d’Arcachon pour le week-end du 27-28 mars, « document sensationnel […] qui a fait courir tout Paris ». La puissance de l’image existait déjà…En réalité, au moment où le journal paraît le 21 mars, la défaite est déjà cuisante pour l’assaut naval des alliés, mais la nouvelle ne lui en est pas encore parvenue – le 18 mars, en effet, il a été stoppé, sous l’effet conjugué des mines marines et des défenses des fortifications turques des rives du détroit, comme on le distingue sur la carte en bas du document et les photos des navires coulés. Au-delà des faits, ce qui est intéressant à observer ici, c’est la vision stratégique de la guerre que le journal souhaite donner à l’opinion, notamment à travers l’alliance germano-ottomane, ainsi que sa vision du monde islamique, susceptible d’éclairer nos débats actuels.Comme nous l’avons déjà évoqué dans la chronique de décembre 2014, le sultan Mehmet V, après avoir passé un accord secret dès le 2 août avec l’Allemagne, est entré en guerre aux côtés des Puissances centrales au début du mois de novembre 1914 : « Le gouvernement ottoman a tiré l’épée », écrit le journal, en citant le premier ministre britannique Asquith. En fait, depuis 1909, le sultan n’a plus de réel pouvoir : ce sont des révolutionnaires nationalistes, les « Jeunes Turcs » (évoqués dans le texte) qui l’exercent après un coup de force. Ces derniers ont conscience que leur pays, menacé par les appétits russe et britannique, et privé de ses terres européennes depuis la fin des guerres balkaniques en 1913, doit être régénéré et modernisé.C’est pourquoi ils ont recherché l’alliance germanique (« amitié ») « tant prisée », apportant « la justice et la civilisation » (discours du représentant du gouvernement ottoman devant les Berlinois), en confiant notamment la restructuration de l’armée à des officiers allemands. L’Allemagne, de son côté, y gagne une zone d’influence (« gagner à l’hégémonie teutonne de nouveaux territoires ») et un espace pour ses investissements économiques, par exemple la réalisation du chemin de fer Berlin-Byzance-Bagdad. Le journal espère que la défaite ottomane sonnera le glas de cette influence, avec le futur partage de l’empire entre les alliés de l’Entente (« la curée »), et il prédit une « désillusion » allemande, ou plutôt affirme imprudemment qu’elle est déjà là, faisant montre de la propagande habituelle de dévalorisation de l’ennemi.Cette alliance entre les « deux empires chrétiens de l’Europe centrale » (Allemagne et Autriche-Hongrie) et « le monde islamique » apparaît aux yeux de l’auteur de l’article quelque peu contre-nature. En effet, il insiste sur le caractère confessionnel de l’état ottoman à plusieurs reprises, allant jusqu’à nommer « guerre sainte » (djihad, dirait-on aujourd’hui sans traduire le mot), sous « l’étendard vert du prophète », le combat que mènent les Ottomans contre les alliés de l’Entente. Le sultan est aussi le « Commandeur des croyants », des « 300 millions de mahométans » à travers le monde. Le journal lui dénie néanmoins ce titre : pour lui, il a outrepassé son autorité purement politique et « abusé de son autorité spirituelle » en s’arrogeant l’autorité du khalife, successeur du prophète, qui devrait revenir à un ressortissant de la péninsule arabique, abritant les lieux saints de l’islam (par exemple Hussein, le chérif de La Mecque). Il est vrai que cette péninsule est alors toujours sous domination ottomane, même si elle a un rêve d’indépendance, qu’attise Lawrence d’Arabie au nom de la Grande-Bretagne au cours de la guerre. On constate en tout cas que la confusion politico-religieuse et la revendication du khalifat ne datent pas d’aujourd’hui.Plusieurs expressions péjoratives qualifient les musulmans dans le texte : « sectateurs de Mahomet », « bachibouzoucks » (avant d’être l’insulte favorite du capitaine Haddock dans Tintin, le nom désignait des cavaliers mercenaires de l’armée ottomane réputés pour terroriser les peuples conquis). Sous-entendu, les Allemands auraient été mieux inspirés d’avoir « des amis plus honorables » : cela permet, par assimilation, de fustiger et de diaboliser une fois de plus les ennemis auprès de l’opinion publique. Les musulmans sont ainsi les « dignes émules des Teutons incendiaires, pillards et assassins ». Parallèlement, le Kaiser a gagné le surnom arabe honorifique de « Hadji Mohammed Guillaume » au cours de son voyage de 1898 en Orient, à Constantinople, à Jérusalem (hadj= pèlerinage), et à Damas « sur la tombe du sultan Saladin », pendant lequel il a été acclamé comme « protecteur du panislamisme ».En définitive, le texte montre bien la proximité de la logique d’hégémonie des différents empires multinationaux. Rappelant la volonté pangermaniste du Reich (guerre menée comme « une grande industrie » selon l’expression d’un journaliste de L’Avenir de Berlin, Maximilien Harden), il la rapproche de la volonté panislamiste de l’Empire ottoman. Ce dernier, miné de l’intérieur par ses archaïsmes et ses nationalités, ainsi que de l’extérieur par l’appétit des grandes puissances, n’est pas à mettre sur le même plan. C’est pourquoi le journal évoque le panislamisme en position subalterne comme une « verrue du pangermanisme », utilisant encore une fois une tournure méprisante, cette fois à base de métaphore médicale, rappelant la formule de « l’homme malade » : c’est une sorte d’excroissance qui risque de gangréner le corps sain qui l’habite. Certes, en 1915, les défaites ottomane et allemande sont encore lointaines, mais le journal aura eu finalement raison : les empires ottoman et autrichien sont démantelés après la guerre, et le Reich laisse la place à la République de Weimar.Armelle BONIN-KERDON

C’était en avril 1915

C’était en avril 1915La chronique de ce mois-ci est entièrement tirée de la une de l’édition de La Vigie républicaine d’Arcachon du 18 avril 1915. Abordant un thème déjà esquissé en octobre 1914/2014, le Paquetage du soldat, elle permet de le développer à travers la participation des enfants, « les fillettes d’ici », à l’effort de guerre. En même temps, l’article aborde un aspect difficile à appréhender dans les sources, celui de l’intime et du vécu familial, ce qui en fait aussi son intérêt. Néanmoins, n’oublions pas que la presse est avant tout un outil de représentation et de propagande, reflétant ici la construction de la culture de guerre à destination des enfants via leurs parents.Nous sommes à présent au printemps 1915, il s’agit non plus d’inciter à la fabrication de « bonnes vêtures chaudes », de « chaudes pièces » à l’entrée de l’hiver, mais de remercier les « écolières et jeunes filles » pour tous les nombreux « précieux ouvrages » qu’elles ont confectionnés. L’auteur n’hésite pas à grossir le trait en prétendant que grâce à elles, les papas ont pu revenir « sains et saufs » (évitant les « mauvaises bronchites » et même peut-être la mort !), et en insistant sur les souffrances physiques des soldats dans les tranchées dues aux mauvaises conditions météorologiques (voir notre chronique de février 2015). L’auteur cite tous les noms des élèves (non reproduits ici dans leur totalité) ainsi que le détail des objets confectionnés, pour donner plus de poids à son propos et valoriser l’action de Madame Veyrier-Montagnères, présidente du conseil des dames de la Croix-Rouge locale, responsable de l’œuvre du paquetage, et épouse du maire, soutenu par le journal.La première chose que l’on constate dans le texte est l’utilisation de l’enfant à des fins de galvanisation patriotique : les soldats se battent pour « défendre » leurs enfants, « avec leur pays bien aimé », les deux objectifs étant étroitement liés. Mais, surtout, l’article fait de ces derniers des acteurs à part entière de la mobilisation générale des énergies, « œuvre immense » à laquelle « tout le monde s’emploie ». On retrouve ici la solidarité de l’arrière et du front, pourtant si lointain sous « la dangereuse rafale » où les hommes livrent une « terrible campagne ». Les fillettes sont assimilées à des « modestes ouvrières de la défense nationale » par analogie avec les femmes au travail dans les usines de guerre (« munitionnettes »), mais aussi aux soldats eux-mêmes, « leurs armes de combat » saisies « bravement » sont « le crochet ou l’aiguille », qui plongent « dans de la bonne laine bien chaude », substitut au corps de l’ennemi vivant. L’image est osée, et montre qu’on n’hésitait pas à associer les enfants à la violence de guerre et à la haine de l’ennemi, même si le journal se défend de vouloir effrayer les jeunes lecteurs.En général, ce sont plutôt les garçons qui sont dans ce cas mis en scène, dans les jeux guerriers par exemple, ou à travers les exercices de gymnastique, préparation au futur combat et au « viril courage » dont font preuve leurs aînés. Les rôles sociaux sont bien cloisonnés. Ici, les filles sont bien les seules à effectuer des travaux d’aiguille, et elles sont présentées avec des attributs de genre bien marqués : leur « ardeur » est qualifiée de « tenace » mais aussi de « gentille », leur « vaillance » de « gracieuse », leurs « petits cœurs » sont « tout émus » en songeant à leur père ou à leur frère. L’émotion, bien qu’elle soit censée gagner les papas pensant à leurs filles, est un registre associé au féminin dans le texte : la maman essaie pourtant de la cacher comme il se doit (soupir « presqu’imperceptible », « sanglot étouffé »). Elle permet, à travers les allusions pudiques de l’auteur, d’appréhender la réalité des souffrances intimes de l’arrière, la souffrance morale que constituent la « perpétuelle attente » et la peur de la mort de l’être aimé. C’est un témoignage précieux, trop peu souvent mis en avant.Outre l’importance du cadre familial, le texte souligne le rôle de l’école de la République dans la mobilisation des enfants dans l’effort de guerre, à travers le rôle incitatif et organisationnel des enseignants («dévouées maîtresses», dont la « sagacité » a su « coordonner » « tant de bonnes volontés »). La mobilisation peut se faire comme ici à travers des travaux manuels dévolus aux « menus doigts agiles » des filles, mais aussi par tout ce qui stimule les « intelligences déjà si éveillées ». En effet, pendant la guerre, tout l’enseignement est teinté de propagande patriotique voire nationaliste, et chaque matière doit y contribuer, pas seulement l’histoire et la géographie. Exercices, livres scolaires, décoration des salles de classe, tout doit concourir à la mobilisation des esprits. Au-delà de la scolarité obligatoire (13 ans), symbolisée ici par les écoles primaires Victor Duruy à l’Aiguillon et Jeanne d’Arc au centre-ville, nous constatons dans l’article que l’effort se poursuit chez ceux qu’on n’appelle pas encore les adolescents : les cours dits « complémentaires » (l’un d’entre eux est installé dans l’école maternelle Engrémy, angle rue Molière et cours Héricart de Thury) font suite à l’école primaire pendant deux puis trois ans.Le texte cite aussi les élèves de l’œuvre post-scolaire municipale. Les municipalités financent souvent les cours de l’éducation populaire et laïque, qui se développa beaucoup à partir de 1894-1895 par la volonté de solidarité sociale de la Ligue de l’enseignement. À Arcachon, d’après L’Avenir d’Arcachon, cette œuvre fonctionne depuis octobre 1913, installée pour les filles dans les écoles Victor Duruy et surtout Engrémy (grâce au legs Engrémy). Il n’est pas étonnant que Mademoiselle Puech professeur soit citée dans le texte, puisqu’elle y assurait les cours de coupe de vêtements le dimanche matin. Enfin, sont citées « les jeunes filles en traitement au sanatorium du Moulleau ». Il s’agit du sanatorium Armaingaud créé en 1888, grâce à une autre partie du legs Engrémy (47 000 F) pour soigner et éduquer les enfants pauvres scrofuleux, rachitiques ou tuberculeux.Armelle BONIN-KERDON

C’était en mai 1915

C’était en mai 1915Les articles proposés ce mois-ci sont issus de deux éditions de la fin du mois de mai 1915 de La Vigie républicaine d’Arcachon. Ils abordent le thème des pays neutres ainsi que celui des armes nouvelles utilisées par l’Allemagne. En insistant sur la « barbarie » de ces dernières, ils participent à la propagande antigermanique qui continue à entretenir « les exacerbations des passions patriotiques », alors même que commence à émerger un courant favorable à une paix de compromis.Le grand article du 23 mai est rédigé par Jean-Louis de Lanessan, qui fut ministre de la Marine de 1899 à 1902 et renforça la flotte de guerre française : « Où est le Français, où est le Russe, où est l’Anglais […] qui pourrait songer à la paix ? », feint-il de se demander, au moment où le gouvernement allemand cherche déjà une paix séparée avec la Russie et où l’Autriche cherche à se rapprocher de la France via les contacts de la femme du futur empereur Charles Ier, Zita, et de son frère, le francophile Sixte de Bourbon-Parme, avec le pape Benoît XV. Ce dernier évoque le 25 mai « l’horrible boucherie qui déshonore l’Europe ». En avril 1915 s’est aussi tenu à La Haye un congrès féministe international qui a débattu des conditions de la paix à venir.Si l’on veut maintenir l’esprit combattant au front et à l’arrière, et espérer entraîner les états neutres dans la guerre, il faut donc faire apparaître les actes de l’ennemi comme « crime et folie », ainsi que le précise le titre percutant de l’article. Ces termes forts sont chacun utilisés trois fois par l’auteur afin de marteler le raisonnement. Les actes de l’ennemi sont comparés à ceux des « Apaches », ennemi de l’intérieur bien connu de l’opinion publique au tournant du siècle, qui a suivi dans la presse les exactions spectaculaires de ces voyous violents des faubourgs de l’Est parisien. Les actes de l’ennemi sont surtout fustigés car ils contreviennent aux « traités internationaux », à « la justice des nations », c’est-à-dire au droit de la guerre tel que défini par les conférences de La Haye, notamment celle de 1907, qui avait cherché à réglementer l’emploi de la force armée dans une convention signée par 44 états. Ils contreviennent aussi à ce que l’auteur nomme « le plus vulgaire droit des gens », les coutumes non écrites censées maintenir la guerre dans une certaine « humanité » et « raison ». La notion juridique de « crime de guerre » est en gestation, préfigurant un tribunal international pour prononcer « les châtiments adéquats [aux] crimes ».La convention de la première conférence de La Haye en 1899 interdisait déjà l’usage des gaz (« engins susceptibles de déterminer l’asphyxie »). Celle de 1907 précisait que les armes nouvelles devaient passer un test de conformité ; cette clause ne fut pas appliquée. L’article met en avant « l’emploi des gaz asphyxiants », « des bombes asphyxiantes », « sur le front occidental » : le 22 avril 1915, les Allemands les ont utilisés pour la première fois sur le front d’Ypres, suivis par les pays de l’Entente à partir de l’automne. Au total, 110 000 tonnes de gaz de combat sont dispersées, entraînant plus de 90 000 décès.Lanessan, de par sa spécialité, développe encore plus le thème de l’autre arme nouvelle, la guerre sous-marine, la « piraterie des sous-marins allemands ». La convention de 1907 avait aussi tenté de réglementer la guerre navale et avait interdit les torpilles. Les alliés ne s’attendaient pas à une telle guerre, considérée comme particulièrement inhumaine car susceptible d’atteindre des civils (le poème dit « le sous-marin […] tue d’innocentes victimes ») et des ressortissants de pays neutres. Pourtant, l’Allemagne s’y décide en février 1915, pour contrer le blocus maritime des Alliés et en représailles au mouillage de mines à l’entrée de la Manche par les Britanniques. Le 4 février, elle déclare zone de guerre les eaux entourant la Grande-Bretagne et l’Irlande. Elle ne peut compter pour le moment que sur une quinzaine d’U-Boote disponibles. En deux mois et demi, les sous-marins allemands coulent néanmoins une cinquantaine de bateaux alliés et une quarantaine de bâtiments neutres. Pour riposter, les Britanniques n’hésitent pas à utiliser des bateaux-pièges portant un armement camouflé.Il semble que ce fut le cas du fameux Lusitania, cité dans le texte de Lanessan et le poème, dont le naufrage le 7 mai 1915 est représenté sur une affiche de propagande américaine. Transatlantique britannique lancé en 1906, c’était l’un des plus puissants navires du monde : son torpillage par un U-20 marqua donc beaucoup les esprits, d’autant que 1 198 passagers disparurent, dont 129 Américains, citoyens d’un pays neutre. C’est pourquoi le président Wilson menaça l’Allemagne de représailles, et cela conduisit cette dernière à suspendre sa guerre sous-marine jusqu’au début de 1917. Pourtant, pour sa défense, elle avait argué que le paquebot transportait des armes et des munitions, ce qui fut prouvé par les archives en 1972. Le bâtiment avait en fait été transformé en « croiseur auxiliaire » et contenait douze canons.La guerre sous-marine fut en tout cas un bon argument de propagande pour entraîner les pays neutres dans la guerre, ainsi que les descriptions d’atrocités commises par les Allemands contre les civils, notamment en Belgique et dans le nord de la France (femmes et enfants, on le voit dans le poème). L’Italie, initialement membre de la Triplice, d’où le mot « trahison » utilisé ici, avait déclaré sa neutralité le 3 août 1914. On voit dans l’article de droite qu’elle entre en guerre aux côtés des alliés le 24 mai 1915, espérant des récompenses territoriales aux dépens de l’Autriche. Le journal d’Arcachon aime à répercuter cet événement, souhaité par le poète Gabriele D’Annunzio, qui avait préparé son discours de Quarto lorsqu’il logeait à la villa Saint-Dominique au Moulleau. Le souffle lyrique de sa lettre au nationaliste Maurice Barrès, citée ici, était bien connu des Arcachonnais !Armelle BONIN-KERDON

C’était en juin 1915

C’était en juin 1915La chronique de ce mois-ci est entièrement extraite de la une du numéro du 27 juin 1915 de La Vigie républicaine d’Arcachon. Elle a également une unité de thème : le projet d’ériger dans chaque commune de France un monument aux morts. Nous sommes d’emblée très surpris de découvrir la précocité d’une telle proposition, alors que la guerre est loin d’être terminée, mais les contemporains ne pouvaient bien sûr pas imaginer une telle durée, ils avaient au contraire déjà l’impression d’une « grande épopée nationale de 1914-1915 » qui durait déjà « depuis 10 mois », « longues journées de combats et de deuils », provoquant des « hécatombes » dans les deux camps. C’est d’abord pour « atténuer le deuil des familles et amoindrir leurs souffrances » que cette proposition est faite par le maire d’une commune du Maine-et-Loire à Adolphe Carnot président et co-fondateur en 1901 de L’Alliance républicaine démocratique, frère de Sadi Carnot et petit-fils du « grand Carnot ». Ce parti politique est celui de Monsieur Veyrier-Montagnères maire d’Arcachon (voir la chronique d’avril 2014), il est donc normal que son journal, comme le Mémorial des Deux-Sèvres cité ici, répercute cette information, sans doute déjà publiée dans l’hebdomadaire dudit parti, édité à Bordeaux (la fédération girondine de l’ARD comprend environ 10 000 affiliés le tiers du total national).Le but non dissimulé de la proposition est aussi de maintenir le moral des troupes et des familles qui sont dans l’« angoisse », bien loin de l’enthousiasme du départ comme le suggère le texte, en cimentant l’« esprit patriotique » par la reconnaissance nationale, pour que le sens du « grand devoir » ne faiblisse pas. « Exaltons les courages » dit l’auteur de l’article, en donnant en exemple les soldats « morts pour la patrie » (l’expression employée préfigure le statut de « mort pour la France » créé par la loi du 2 juillet 1915). Il fait même référence à l’expression déjà visiblement fameuse « Debout les morts ! » de l’adjudant Péricard le 8 avril 1915 dans une tranchée du saillant de Saint-Mihiel en Lorraine pour galvaniser ses subordonnés. Propagandiste, il ne manque pas de rappeler la noblesse de la cause poursuivie par la guerre française, défensive, et la présente avant l’heure comme victorieuse, reconquérant « lambeaux par lambeaux » le sol national.Anticipant sur le vocabulaire qui sera employé sur les futurs monuments, il héroïse les morts et les glorifie par des tournures de phrases répétitives. Il utilise un langage de type religieux (« consécration ») pour en faire des martyrs, des « généreuses victimes » sacrificielles immolées, dont le sang a été versé pour la « mère patrie ». Il évoque les « pieuses manifestations » en leur honneur et les « prières » prononcées devant leurs « tombes ». C’est donc logique que la première idée ait été d’ériger des stèles dans les cimetières. Cette idée avait d’ailleurs déjà été réalisée par le passé : le texte fait allusion à la Guerre de 1870 par le biais de l’expression « héros de la revanche » désignant ceux de 1914 (« libération de l’Alsace et de la Lorraine »), par l’évocation de la dernière grande bataille de cavalerie à Mars-La-Tour en Meurthe-et-Moselle, et par la réalisation du monument Gloria victis (Gloire aux vaincus) par Antonin Mercié en 1872 (voir ses deux représentations sous la chronique). Un monument aux morts de cette guerre existe aussi à Arcachon (voir la chronique de novembre 2013). D’autres références historiques émaillent le texte : la Révolution Française d’abord, à travers les Girondins (chant et monument bordelais), « les arbres de la liberté », les « soldats du droit et de la justice », idéaux universalistes des descendants des soldats de l’an II ; l’ « épopée impériale » ensuite, à travers les noms des généraux inscrits « sur le grand arc triomphal de la place de l’Étoile ».L’objectif est en effet d’inscrire, cette fois sans distinction de grade, les noms des héros dans la pierre (« inscription lapidaire ») pour les commémorer et en garder à jamais le souvenir individuel, les sortir de « l’anonymat des hécatombes collectives ». Il faut recueillir « leur nom à défaut de leur corps », pour qu’ils ne soient pas des disparus « abandonnés à jamais oubliés », « ensevelis dans les tranchées ». L’insistance du texte sur la « longue et cruelle nomenclature », « partie principale et nécessaire » du monument, révèle bien l’impossibilité du deuil par un tombeau véritable, et la transposition nécessaire de celui-ci par l’entremise du cénotaphe. Il est intéressant de noter que dès 1915 sont ici décrits les principaux supports qui recevront les listes nominatives : stèle, fût de colonne, ou mieux encore, « socle d’un monument allégorique symbolisant l’idée de la patrie », comme c’est le cas à Arcachon depuis 1924 avec l’œuvre intitulée Gallia.Il semble que la seule réserve émise dans ce texte quant à la proposition d’érection de monuments aux morts dans chaque commune de France soit la crainte de l’uniformité et de la répétitivité. Effectivement, nous savons aujourd’hui que ce risque n’a pas été évité, ne serait-ce que par l’utilisation de catalogues fournis par des entrepreneurs funéraires, surtout dans les petites communes au budget limité. Néanmoins, on constate que tout un panel d’idées en sculptures figuratives existe déjà : « buste de héros », « figure de soldat », « image de la France héroïque »… sont en germes les expressions les plus courantes de la statuaire réellement érigée après-guerre. Comme le dit l’auteur de l’article, on peut aussi s’inspirer des grandes œuvres du passé. C’est sans surprise que nous le voyons citer deux Jeanne d’Arc, sainte laïque et patriotique si l’on peut dire, récupérée par la IIIe République et canonisée par l’Église en 1920. Par contre, il se trompe sur les deux œuvres successives d’Antonin Mercié : c’est bien entendu Gloria victis la première, et Gloria victoribus la seconde, dont il vient alors de réaliser l’esquisse avant de mourir en 1916 (Gloire aux vainqueurs, les vainqueurs espérés de 1915 !).Armelle BONIN-KERDON

C’était en juillet 1915

C’était en juillet 1915La chronique de ce mois-ci convient bien à la saison d’été : elle est consacrée à une représentation artistique qui a eu lieu le 18 juillet 1915 en « matinée » (c’est-à-dire l’après-midi) au « Théâtre de la nature » d’Arcachon. Le numéro du journal du jour l’annonce, le numéro suivant en commente le déroulement et, si l’on ajoute les premières mentions du spectacle dans les numéros des 4 et 11 juillet de La Vigie républicaine d’Arcachon, c’est l’ensemble du mois de juillet 1915 qui semble avoir été placé sous les auspices de ces festivités. Pourtant, la réalité cruelle de la guerre impose une certaine retenue : le journaliste précise bien que « ce n’est pas une fête », que « les réjouissances ne sont pas de mise dans les douloureuses circonstances actuelles ». Le 14 juillet, resté jour férié, n’a pas été accompagné de revue, ni d’aucun divertissement, conformément aux directives nationales. Néanmoins, la saison touristique bat son plein à Arcachon, elle doit être réussie : il faut comme de coutume offrir aux estivants des événements de qualité. Ces articles fournissent une bonne illustration à la fois d’une station balnéaire fréquentée par les élites, et de ce qu’on peut appeler le front de la culture et du loisir. La guerre totale inclut une dimension de communication ; c’est l’un des sens de cette « grande manifestation patriotique », « leçon de choses » pour l’édification des enfants des écoles à qui on offre gratuitement le spectacle et qui chantent l’hymne national, mais aussi plus largement pour l’ensemble de la population. Arcachon ville de l’arrière se sert de ses atouts traditionnels.Arcachon ne manque pas, alors comme aujourd’hui, de salles de spectacles, mais les casinos mauresque et « de la plage » sont utilisés comme hôpitaux complémentaires : c’est sans doute ce qui explique le recours à un lieu de plein air « en pleine ville », de surcroît « cadre approprié à la saison », plus que le Grand Théâtre municipal. Nous apprenons que ce Théâtre de la nature est situé à l’intérieur du périmètre du stade, sur les terrains dits « des concours hippiques », achetés par Matéo Petit, le beau-père du maire Veyrier-Montagnères, et offerts à la Ville en 1909. C’est sa fille, Madame Veyrier-Montagnères, dont nous savons qu’elle animait le comité des dames de la Croix-Rouge, qui organise la représentation. Elle s’entoure de ses réseaux de sociabilité et fait appel à des « artistes de premier ordre » « pour rehausser l’éclat » de cette « matinée de grand art » (expressions issues de l’édition du 11 juillet). C’est ainsi que l’on trouve des participants de renommée internationale, comme le directeur artistique Fernand Almanz, des théâtres de Londres et de Bruxelles, la cantatrice d’origine belge Alice Kervan[1] bien connue des Arcachonnais, ou la chanteuse de café-concert Louise Balthy, du Théâtre des Capucines à Paris. Il y en a pour tous les goûts dans les quatre parties prévues pour le spectacle, où alternent chants, poésies et danses. À vrai dire, c’est surtout parce qu’elles résident en villégiature à Arcachon (ou à Biarritz pour Louise Balthy) que les personnalités présentées comme des « compatriotes » peuvent être contactées et réunies aisément – Alice Kervan est propriétaire de plusieurs villas. Elles participent souvent à de telles actions de bienfaisance, y compris dans le cadre des hôpitaux. Elles font partie de la « colonie étrangère » qui constitue les élites arcachonnaises. Celles-ci, lors de la représentation, sont rassemblées sur une estrade officielle et dans les tribunes avec places assises (voir la carte postale2) dotées de buvettes à part avec champagne. On note même la présence incongrue d’un ex-ministre plénipotentiaire de l’Empire ottoman opposant au gouvernement Jeune Turc au pouvoir.Pourtant, le journal insiste bien sur la dimension interclassiste que doit revêtir l’événement, précisant qu’il y a des « places pour les plus modestes bourses » (1 franc et 50 centimes) et qu’il faut « réunir en une union sacrée » « le plus riche comme le plus pauvre de nos concitoyens ». La réutilisation de cette expression symbolise la volonté de faire du front des spectateurs une image transposée de la nation, peut-être pour contrebalancer la fâcheuse impression que les cadres militaires de la place d’Arcachon font figure de planqués. Cette volonté est renforcée par le fait que l’on souhaite s’adresser à toutes « les populations du littoral du Bassin d’Arcachon » et que l’on fait participer les écoles de La Teste et de Gujan. À la fin, tout le monde communie dans la même « foi patriotique » en entonnant La Marseillaise, pendant le défilé paramilitaire des Sociétés de gymnastique, organes de préparation des jeunes au combat. Le but est de « glorifier la bravoure de nos combattants » pour les honorer et pour maintenir le moral des troupes et de l’arrière. Dans le contenu du spectacle, on relève des éléments militaires comme l’hommage à Joffre du début, et des airs très populaires comme La Fille du régiment de Donizetti, En avant les petits gars, chanson de Louis Archainbaud et de Lucien Boyer, Ah ! Que j’aime les militaires, tiré de La Grande-Duchesse de Gérolstein, ou encore La Fille du tambour-major, deux opéras-comiques d’Offenbach. Certains participants sont des militaires (Madrelle).Les soldats blessés soignés dans les hôpitaux arcachonnais, invités eux aussi gratuitement à la représentation, en sont à la fois les spectateurs et les héros. Elle leur procure comme distraction « un peu plus de bien-être et de confort », et doit améliorer aussi leur quotidien grâce aux fonds réunis. En effet, les artistes offrent gracieusement leurs prestations, la mairie et des mécènes apportent leur concours matériel, ce qui signifie que la recette bénéficiera directement aux combattants. Celle-ci est complétée par la vente des boissons, de photographies du public, et d’insignes des nations alliées. Les produits dérivés sont déjà inventés !Armelle BONIN-KERDON1 Cf. Boyé (Michel), Bulletin SHAA, n°158, novembre 2013.2 Avec l’aimable autorisation de notre collègue Noël Courtaigne à partir de son site leonc.fr

C’était en août 1915

C’était en août 1915Cette deuxième chronique de l’été 1915 aborde l’autre « manifestation artistique et patriotique » organisée au Théâtre de la nature d’Arcachon, le 29 août, au profit des hôpitaux militaires : cette fois sont concernés les « auxiliaires », dépendant de La Croix-Rouge (Saint-Joseph et Saint-Vincent de Paul) ainsi que La Pouponnière. Il est vrai que l’essentiel des fonds récoltés le 18 juillet avait été versé à Saint-Elme, au Grand Hôtel et à Saint-Dominique, les trois hôpitaux temporaires les mieux dotés en lits (voir nos chroniques des mois d’août et de septembre 1914/2014, ainsi que La Vigie républicaine du 5 septembre 1915). Cette fois, Madame Veyrier-Montagnères veut « gâter » ses petits protégés. C’est peut-être ce qui explique qu’elle mette encore plus de zèle à obtenir la participation de vedettes et la présence d’officiels encore plus prestigieux que lors de la représentation du 18 juillet (deux généraux dont le commandant de la 18e Région militaire, dont la Gironde fait partie, le médecin directeur du service de santé de ladite région, ainsi que le député Cazauvieilh).Parmi les vedettes, sont cités Mary Boyer1 et Georges Ovido de l’Opéra Comique. Mais c’est surtout Régina Badet, de l’Opéra Comique également, qui a les honneurs des colonnes du journal, à travers l’annonce du programme et surtout à travers une « entrevue » (nous dirions une « interview ») qu’elle a accordée à un journaliste, dont nous reproduisons ici in extenso le récit. Aujourd’hui fort oubliée, elle nous donne l’occasion, en décryptant cette mise en scène journalistique, de réfléchir sur la mise en valeur des célébrités par les media dès cette époque, y compris en pleine guerre, et sur l’image de la femme qu’ils véhiculent. La presse est bien entendu le vecteur quasi exclusif, mais Régina Badet est aussi une vedette du cinéma muet ; La Vigie républicaine du 22 août précise : « tout le monde l’a vue en scène ou sur l’image ». Originaire de Bordeaux, elle est déjà « merveilleusement célèbre ». En 1915, elle a déjà joué dans sept films. Ici, dans la représentation du 29 août, c’est donc sur scène qu’on peut l’admirer, mais non dans son métier d’origine de danseuse, parfois bien dénudée (comme on le voit sur la photo dans le rôle d’Aphrodite). Elle n’est pas chanteuse, mais est devenue comédienne, après quatre années d’étude, précise l’article, qui relate l’essentiel de sa carrière avec abondance de qualificatifs élogieux comme il se doit. Fort opportunément pour le public arcachonnais, le journaliste cite ses débuts au théâtre en 1910 dans La femme et le pantin (voir la photo) co-écrit par Pierre Frondaie, romancier et dramaturge familier de la station balnéaire, et dont les archives sont conservées par la ville d’Arcachon. Si on en croit le programme, elle va donc « déclamer » des poésies patriotiques2 et fera entendre la « délicieuse musique de sa voix », sa « voix délicieusement nuancée », à défaut de chant véritable, contrairement à Mary Boyer.Ce sont ses intonations « d’une exquise douceur » qu’elle va offrir à « nos soldats ». L’auteur insiste sur son « dévouement sans borne », sa « vénération pour nos admirables poilus » afin de valoriser sa prestation. Il en fait une incarnation de la Patrie, aux « artistiques beautés », sur lesquelles il s’étend d’ailleurs abondamment, perfection de son corps comme celle de son esprit, qualifié de « vivace » et son intelligence de « profonde ». Pourtant ce sont ses qualités de cœur qui sont le plus mises en avant, elles parlent « au cœur des femmes de France » représentées ici par les Arcachonnaises. C’est l’allégorie de la mère-patrie, elle va consoler les soldats blessés avec ses « mots berceurs de mère ». Il dit : elle est « la femme », ses guillemets soulignant le caractère archétypal de son « impulsive sensibilité ». On constate ici combien les clichés de genre étaient prégnants et pouvaient servir la propagande officielle, d’autant que le rôle réel occupé par les femmes était fondamental en temps de guerre.L’édition du 22 août la compare aussi à une reine qui « descend du trône d’or où l’a portée la gloire pour offrir à nos poilus blessés toute la grâce prenante de son sourire ». La « reine de féérie » est dans la « poussière d’or de Phoebus rayonnant », c’est une véritable divinité, d’où « émane » « un charme » ; le journaliste utilise par deux fois le terme « apparaître » et évoque une « apothéose ». N’est-on pas proche de nos idoles modernes ? Comme celles-ci, notre célébrité doit d’abord être inaccessible au commun des mortels. Seul le journaliste médiateur connaît l’adresse de la villa qu’elle occupe « en plein centre » de la Ville d’hiver et où il est admis à la rencontrer (l’historien ne l’a pas encore retrouvée !) ; seul un chien qualifié de « gentleman », sorte de doux cerbère, est censé en donner l’accès… Dans une pose qualifiée de « délicieusement héraldique », il est dit « élégamment blasé », comme les élites aristocratiques qui côtoient les milieux du spectacle dans les « réceptions de bon ton ».Pourtant, comme les idoles et les people d’aujourd’hui, Régina Badet doit aussi montrer une certaine proximité calculée avec ses admirateurs. L’auteur décrit les éléments familiers de la Ville d’hiver, le chalet avec sa barrière blanche, les « senteurs balsamiques », l’« irradiante beauté de notre Arcachon », cadre adéquat à une telle célébrité. Surtout, il insiste sur la simplicité et la discrétion de la vedette, qui peut ainsi gagner encore plus facilement l’affection de son public : elle a un « joli geste très simple de bienvenue », son salon est « discrètement meublé », elle est négligemment assise sur son canapé, les jambes repliées sous ses jupes. La mise en scène est donc parfaite, une sorte de téléréalité par l’écrit, et par la plume du journaliste on est censé pénétrer l’intimité de la comédienne : rien de tel pour attirer une assistance nombreuse au stade Matéo-Petit !Armelle BONIN-KERDONVoir l’article de Michel Boyé dans le bulletin de la SHAA n° 159 « Mary Boyer la soprano faussement créole ».Dont celles du frère de Mary, Lucien Boyer, chansonnier aux armées, publiées dans La chanson des poilus Paris Salabert, 1918.

C’était en septembre 1915

C’était en septembre 1915La chronique de ce mois-ci aborde la dernière grande manifestation artistique de la saison, annoncée le 19 septembre, donnée le 26 dans le cadre de la chapelle Saint-Elme et commentée le 3 octobre 1915. Ce sont donc des extraits de trois numéros successifs de La Vigie républicaine d’Arcachon qui vous sont proposés. Certes, nous sommes toujours dans le cadre d’un spectacle au profit des hôpitaux militaires d’Arcachon, organisé par Mme Veyrier-Montagnères, mais cette fois, seuls ceux de la Croix-Rouge sont concernés, dont elle s’occupe directement. Étrangement, l’hôpital complémentaire n° 28, installé dans le collège Saint-Elme, n’est même pas cité dans les articles, alors que le concert de piano dont il est question ici, a lieu dans sa propre chapelle. On ne peut que s’interroger sur les relations qui existaient pendant la guerre entre hôpitaux militaires de différents statuts… Mais tel n’est pas l’objet de notre étude : elle portera sur ce nouveau type d’événement culturel lié à la guerre, en comparaison avec les deux précédents (chroniques de juillet et août 1915/2015).Le pianiste « Maître » Francis Planté est alors célèbre pour sa virtuosité (« doigts féériques ») : à 76 ans, il a une grande carrière internationale derrière lui. Il est censé avoir « dit un adieu définitif à la vie artistique publique », depuis la mort de sa femme en 1909, mais il ressent le besoin d’être utile en tant que père et grand-père de mobilisés. Retiré à Saint-Avit depuis 1896, il redevient maire de cette commune pendant la guerre, et fonde deux œuvres patriotiques landaises : le Noël des soldats et le Convoi auxiliaire d’ambulances automobiles. Il préside aussi le Comité départemental d’assistance aux militaires tuberculeux. Ici, la « manifestation musicale » qu’il propose à ses voisins arcachonnais est tout simplement une autre forme de participation à l’effort de guerre, sur le front culturel cette fois. Il donne 36 concerts entre 1914 et 1918.Le choix du programme se veut adapté à la situation : le journal écrit que les morceaux sont « appliqués aux sentiments qui nous animent tous ». Planté écrit qu’on ne doit trouver « rien de disparate avec nos sentiments actuels ». On est loin de la composition éclectique des deux précédents spectacles du Théâtre de la nature et de leurs aspects tapageurs dus en partie au choix du vedettariat. L’heure est à la gravité du deuil (les cœurs palpitent de la « même angoisse ») et l’« austérité des voûtes de pierre » du « sanctuaire » y incite également. Planté a pour habitude de présenter son programme à l’avance et de le bâtir en trois parties. C’est le cas ici, et l’on retrouve dans l’édition du 26 septembre la partie consacrée au genre descriptif, ainsi que la partie « épopée finale » avec Beethoven.Toutefois, la première partie apparaît comme l’expression la plus originale des circonstances présentes, alternant poésie et tristesse du deuil (comme dans le Chant élégiaque de Frédéric Chopin), avec des allusions au combat guerrier. Le pianiste aimait les airs de fanfares militaires et avait joué avec la Garde républicaine en 1905-1906. Ici, ses commentaires mettent l’accent sur les passages évoquant la guerre : la Grande Ballade de Liszt fait entendre « le tumulte des combats », il en est de même de la Fantaisie de Frédéric Chopin au « début martial ». Il choisit aussi de jouer une œuvre d’un soldat mort au combat en 1914, Albéric Magnard, qui résonne du souvenir de deux sonneries militaires. Ce faisant, on voit bien son désir de partager avec les spectateurs leur expérience intime et celle de leurs proches, d’entretenir la flamme du patriotisme.Le concert a lieu dans une chapelle, où l’artiste, lui-même très croyant, souhaite apporter à son « audition artistique un caractère très spécial, recueilli », l’intitulant « concert spirituel ». Certes, on peut expliquer trivialement ce terme par sa signification religieuse, et le programme l’est par deux morceaux de son ami Frantz Liszt, dont une œuvre très difficile La légende de Saint-François de Paule marchant sur les flots. En réalité, comme on le voit dans le commentaire du 3 octobre, ce type de concert revêt un aspect très spécifique. À la fin du XIXe siècle, installer un piano dans une église pour une audition publique était insolite voire incongru, et les évêchés y étaient fort réticents, sauf pour des concerts de charité et des lieux de dimension modeste. C’est bien le cas ici et la guerre de 1914 a certainement contribué à banaliser ce genre de manifestations.La mise en scène de Planté lui confère une originalité supplémentaire, hors de toute mondanité, qui a dû contribuer à cette banalisation, en rassurant l’institution ecclésiastique (« respect pour le lieu saint »). D’après lui, elle a déjà cours à Paris ; il l’aurait inventée à Pau dans les années 1890 ; c’est ce qu’on appelle l’audition aveugle, puisque le pianiste est invisible du public, caché par des plantes vertes. Il souhaite ainsi reporter toute l’attention de ce dernier sur la musique. Le journal insiste sur la « modestie » qu’une telle attitude révèlerait chez l’artiste, il semble aussi que ce dernier ait peu goûté les longs applaudissements et rappels, qu’un tel dispositif lui épargne aisément. Comme le dit l’article du 3 octobre, « il ne veut pas se donner en spectacle », pas plus que le public assistant au concert. Ici, pas de tribune officielle, pas d’ostentation, un « public silencieux », « une foule choisie, discrète ». « Sourires », « léger signe de tête » comme salut, sont les seuls éléments de communication tolérés par les codes sociaux requis. Bien sûr, ils sont requis par la solennité du lieu et de l’événement. Mais il faut souligner en conclusion que ce n’est sans doute pas le même public que celui convié en juillet et en août au Théâtre de la nature où les billets à bas prix permettaient une certaine mixité sociale. À Saint-Elme, on est dans l’entre-soi des élites. L’absence d’allusion à une quelconque présence au concert des soldats en soin signifie-t-elle leur absence, ou est-ce un oubli ?Armelle BONIN-KERDON

C’était en février 1916

C’était en février 1916La chronique de ce mois nous transporte dans un nouvel univers, celui du front méditerranéen austro-serbe. Elle nous montre l’implication militaire du Bassin d’Arcachon sur place à travers les actions de ses chalutiers réquisitionnés par la marine de guerre, mais aussi son implication à distance en tant qu’« arrière » accueillant des réfugiés civils. Les deux journaux locaux, La Vigie républicaine comme L’Avenir d’Arcachon, se font l’écho le 27 février de la citation du Pétrel II et de son patron pour des faits d’armes de la fin janvier 1916 sur la côte albanaise. Sur la carte postale1 qui représente le navire, on aperçoit la croix de guerre ornant sa cheminée. Ainsi nommé à cause de deux autres chalutiers du même nom (le « 1 », du Havre, et le « 3 », de La Rochelle), le Pétrel II a joué comme eux un rôle de patrouilleur auxiliaire de 1915 à 1919 auprès des unités navales italiennes, françaises et britanniques, face à la flotte austro-hongroise de l’Adriatique. Les deux communiqués sont ici laconiques sur la nature exacte et le lieu précis des exploits des « vaillants marins » ; c’est normal dans une presse soumise à la censure.Pour comprendre ces derniers, il faut d’abord en éclairer le contexte, la « terrible situation où se trouve actuellement le peuple serbe » en ce début 1916, sur laquelle nous alerte L’Oeuvre des enfants serbes dans une lettre publiée par La Vigie républicaine le 6 février. « Détresse », morts de « faim » et de « froid », sont les termes employés pour apitoyer les Arcachonnais et les inciter à verser des dons en nature ou en argent, ou à participer au gala de charité et à la tombola organisés au Grand-Théâtre municipal. La recette servira à accueillir au Sanatorium du Moulleau des enfants malades réfugiés. Souffraient-ils du typhus ou du choléra, comme une bonne partie des réfugiés ? Afin de bien expliquer le dénuement de la population, une conférence est même donnée lors du gala par le consul de Serbie à Bordeaux. Nul doute que celui-ci a alors décrit la déroute de l’armée serbe devant les forces unies de l’Autriche-Hongrie et de la Bulgarie, entrée en guerre auprès des empires centraux en octobre 1915. Gageons que c’est ce qu’on trouve aussi dans l’Ode à la nation serbe de Gabriele D’Annunzio, qu’il envoie à ses amis arcachonnais pour les sensibiliser au malheur du pays (voir la première de couverture de la brochure). À partir de décembre, les soldats fuient avec les civils de tous âges à travers les montagnes enneigées, sans ravitaillement, et tentent de gagner la côte adriatique par l’Albanie2, sous les bombes des avions ennemis. C’est pourquoi leurs alliés les secourent en leur apportant des vivres et les évacuent vers l’île grecque de Corfou : le Pétrel en fait partie.Le président du Conseil Aristide Briand décide l’opération le 5 janvier. Comme les autres navires, le Pétrel effectue des navettes entre le port italien de Brindisi et la côte albanaise. Les chalutiers sont très utiles dans ce type d’action : assez petits pour rejoindre les ports difficiles d’accès comme Saint-Jean de Medua, de surcroît encombrés d’épaves et de mines, ils assurent aussi la protection des autres transports contre les sous-marins ennemis, notamment grâce à leurs filets. Fin janvier, le Pétrel, sous le commandement de l’enseigne de vaisseau Couillaud, intervient de conserve dans ce port avec le chalutier Marie Rose (« autre chalutier qui était avec lui »). Le journal évoque en fait deux rotations successives effectuées par les deux navires : l’une du 20 au 22 janvier, l’autre du 23 au 24, juste avant l’arrivée des Autrichiens sur place le 25. Il mentionne des évacuations de matériel de guerre : en effet, d’après l’ouvrage du commandant Émile Vedel et le témoignage de l’enseigne de vaisseau Augé, sur la Marie Rose, la première mission permet d’embarquer, sous une tempête glaciale, 18 pièces de 75, trois obusiers de 100 et une centaine de caisses de projectiles. La deuxième, dans de meilleures conditions météorologiques, se charge de quatre pièces de 75, deux voitures radiotélégraphiques, mille fusils neufs, de centaines de caisses de munitions ainsi que de harnachements.Il est étonnant que le journal n’aborde pas du tout le sauvetage des hommes, soldats comme civils, qui a dû être, autant sinon plus, la fierté de ces « vaillants marins arcachonnais ». Les deux navires furent les derniers à quitter Saint-Jean de Medua, et Augé précise : « Nous étions le dernier espoir de ces malheureux. » Il décrit la cohue indescriptible de la foule essayant d’embarquer, et qu’on est obligé de discipliner par la violence. Les images des réfugiés des guerres actuelles nous fournissent de quoi imaginer ces scènes de bousculade désespérée sur le wharf vermoulu du petit port… Finalement, la première évacuation embarque environ 100 personnes sur le Pétrel et 200 sur la Marie Rose, « de tous grades et de toutes conditions ». Il en restait environ 1 500 ! Pour l’ultime évacuation, les deux jeunes commandants décident d’emmener tout le monde : pour ce faire, la Marie Rose prend en remorque trois vieilles goélettes, et le Pétrel un grand chaland. C’est à la sortie du port qu’effectivement, comme le suggère le journal, une torpille est tirée par un sous-marin ennemi, mais heureusement elle rate ses cibles et explose contre le rivage. Le 1er février, le Pétrel continue sa mission en allant chercher des Serbes dans le port de Durazzo, avant l’arrivée des Autrichiens le 9, mais son chalutier frère le Jean Bart est touché par une torpille. Le 15, le paquebot le Memphis saute sur une mine à l’ouest du chenal de Durazzo : 49 hommes sur 54 sont sauvés, notamment grâce au Pétrel. On voit que jusqu’à la fin du transport des Serbes (en tout 140 000 soldats à Corfou, 12 000 évacués civils), ce dernier fut opérationnel. Il participa ensuite à leur transfert de Corfou à Salonique via l’île voisine de Céphalonie, où il était basé dans le port d’Argostoli.Armelle BONIN-KERDON________________In Patrick Boyer, Jean-Pierre Caule, Jean-Michel Mormone, 1914-1918 .Le Bassin d’Arcachon, SHAAPB, 2008, p. 136.Voir les ports de Saint-Jean de Medua et de Durazzo sur la carte.

C’était en mars 1916

C’était en mars 1916Ce mois-ci est particulier : nous entrons dans ce qu’on appelle déjà « la bataille de Verdun », à travers la « une » complète de La Vigie républicaine d’Arcachon du 19 mars 1916. Ainsi, à côté de l’éditorial, vous pouvez accéder aux « notes de la semaine sur la guerre » qui ponctuent le journal depuis le début du conflit. Elles sont à la fois très détaillées, en écho des communiqués officiels de l’armée, et très sélectives, passant sous silence les difficultés des troupes françaises: on connaît bien cette censure officielle destinée à maintenir le moral de l’arrière. Ce qui est intéressant ici, c’est de les confronter au texte de fond situé à gauche, censé réfléchir au « but » de « l’offensive » allemande commencée le 21 février sur les deux rives de La Meuse, but considéré comme atteint par les Allemands si on en croit leur presse (Gazette de Cologne), puisque l’on serait déjà en mesure de tirer « la leçon » de la bataille. Or, que l’on choisisse comme date finale juillet 1916 (point de vue allemand), ou décembre 1916 (point de vue français), nous savons nous, après coup, que cette bataille dura plusieurs mois d’intenses et meurtriers combats (« tragique scène de carnage »), à tel point qu’elle symbolise aujourd’hui l’ensemble de la guerre dans la conscience collective nationale.L’auteur de l’éditorial, rapporteur de la propagande de la presse allemande, explique bien ce qui a poussé Guillaume II à sortir son armée (le 5 e corps dirigé par son fils le Kronprinz « prince impérial ») de la guerre de position, « indécise », enlisant les combattants depuis « 20 mois » dans les tranchées. L’Allemagne est « décidée coûte que coûte à mettre fin à la guerre », à « défaire à tout prix l’armée française », dans un équivalent de « la décisive bataille de Sedan » de la Guerre de 1870. L’offensive sur ce saillant du front que représente Verdun devait être « l’offensive suprême ». Sortir du statu quo, c’est entrer dans une nouvelle « phase », une « nouvelle page d’Histoire », du « grand conflit européen », de « la grande guerre des nations ». L’auteur en est lui aussi bien conscient, ainsi que de ses réalités « sanglantes » et « terrifiantes », qu’il ne cache pas aux lecteurs.L’Allemagne, quant à elle, croit avoir déjà gagné la bataille, « l’Entente est dans l’impossibilité de réaliser ses projets ». En effet, ses troupes ont pris le fort de Douaumont le 25 février, dans un « irrésistible assaut », comme l’écrit Guillaume II dans un télégramme au parlement du Brandebourg, pour en glorifier les « héros » du 24e Régiment d’infanterie, acteurs de ce « haut fait ». Certes, il y a eu « destruction du fort » par la puissance des bombardements allemands, mais en réalité il avait été désarmé l’été 1915, pour garnir les armées françaises en campagne des pièces d’artillerie qui leur manquaient cruellement, et la garnison y était réduite à une soixantaine d’hommes. Mais l’empereur a intérêt à mythifier Douaumont (« la plus puissante forteresse du principal ennemi de l’Allemagne ») pour faire croire à une « victoire décisive certaine ». À vrai dire, nous sommes le 19 mars : trois semaines se sont écoulées, et les Français tiennent toujours, à la grande surprise des stratèges allemands.L’objectif de cet éditorial n’est pas de nous en donner les raisons, mais de persuader les lecteurs que la prise du fort n’est qu’un épisode de la bataille en cours. Certes, il évoque aussi « la prise de la grande forteresse », qui est objectivement la plus puissante de la ceinture fortifiée de Verdun, mais il en minimise l’importance : « coup de main », « acte qu’ils [les Allemands] voudraient rendre décisif ». Les nouveaux occupants sont qualifiés de « prisonniers plutôt que de vainqueurs » car ils se terrent dans des ruines, « réfugiés dans les casemates profondes ». Il parle de « la première bataille de Douaumont », anticipant sur la reprise du fort (ce ne sera chose faite que le 24 octobre), ou de « ces batailles de Douaumont ». En effet le début du mois de mars a été truffé d’offensives et de contre-offensives aux alentours du fort et du village (voir les « notes de la semaine »), et le fort est ensuite pris, perdu et repris plusieurs fois, au prix de pertes humaines immenses. Pour démontrer le caractère provisoire de la supériorité allemande, il insiste sur les pertes subies par l’ennemi, taisant les nôtres: l’« Allemagne saignée à blanc » (terme repris après-guerre par l’état-major allemand vis-à-vis de l’armée française) « sacrifie par centaines de mille ses meilleurs soldats ». Par contre, il signale que « les vallons de la région meusienne » sont balayés par « les rafales de nos 75 », sans dire que les canons de plus gros calibre sont insuffisants en nombre par rapport à ceux d’en face.Dans sa contre-propagande, l’auteur reprend les clichés essentialistes de la germanophobie : la « nation de proie et de meurtre », « avide et rapace », « toujours monstrueuse dans ses desseins », lance sa « barbarie ancestrale » dans « une nouvelle furie », « utilisant tous les procédés de guerre inhumains et sauvages » (allusion au gaz et à la guerre sous-marine). Il rappelle que l’Allemagne impériale moderne du 2e Reich (1871) est le fruit du rassemblement de tous ses Länder autour de la Prusse, dont il souligne le militarisme exacerbé (« prétoriens [..] du césarisme mondial», « caporalisme brandebourgeois et poméranien »), creuset du pangermanisme (« règne de la maison des Hohenzollern sur tout l’univers »!). La famille des Hohenzollern est en effet le berceau de l’État qui s’est forgé au cours des siècles à partir des marches orientales du Saint Empire que constituaient le Brandebourg (région de Berlin) et la Poméranie. Réunis en 1618, ces deux fiefs du duché de Prusse donnèrent ensuite naissance au royaume de Prusse en 1701, sous Frédéric Ier, grand-père du grand Frédéric II. En fait, la France républicaine, héritière de la Révolution française, se plait à travers cet article à fustiger une monarchie féodale de « vassalités ancestrales », et qui plus est, de droit divin, où le Kaiser se croit « l’élu de Dieu », mais bien sûr un mauvais dieu, le Moloch biblique. L’Histoire est ici instrumentalisée au service de la propagande.Armelle BONIN-KERDON

C’était en avril 1916

C’était en avril 1916En cette fin d’avril, la bataille de Verdun dure depuis déjà deux mois : nous la retrouvons cette fois via L’Avenir d’Arcachon. Pendant ce temps, la station balnéaire continue à accueillir dans ses théâtres des revues humoristiques sur le thème de la guerre au profit des blessés des hôpitaux temporaires, comme on le voit dans la colonne de droite du document proposé. Cela permet de maintenir le moral de l’arrière, même si c’est sans doute d’un goût douteux et amer pour les combattants. Mais le journal choisit en même temps, sur la Une, de glorifier ces derniers, à travers l’exemple arcachonnais (« notre cité »).Le premier but est de valoriser leur courage aux yeux de leurs « concitoyens ». C’est un exercice habituel de propagande patriotique réconfortante, mais appuyé ici sur la résistance réellement surprenante de l’armée française au début de la bataille fin-février, face à des Allemands en position de force humaine et matérielle, « surpris de tant d’héroïsme ». Le journal fait aussi allusion aux citations obtenues par leurs régiments, et décrit une cérémonie locale de remise de décorations par le commandant de la place d’armes. Contrairement à ce qui est écrit, les troupes ont bel et bien reculé sur les rives de la Meuse, même si effectivement elles ne se sont pas rendues ; la défaite a été pour le moment  évitée. Depuis le mois de mars, « la bataille se poursuit acharnée », comme dit l’ancien député Albert Chiché, directeur du journal, tandis qu’Eugène de Monlaur évoque « l’immortelle endurance de nos héros de Verdun ». La bataille dure en effet encore huit mois, et la guerre plus de deux ans. Mais la victoire est anticipée et espérée proche (« la Pâques 1917 sera celle de la victoire »), ainsi que sa traduction sous forme d’un monument aux morts sur la « place Deganne », future place de Verdun, effectivement construit et inauguré en 1924.Si l’endurance est censée être infinie, l’hécatombe est bien réelle depuis le début de la guerre : plus de 70 Arcachonnais ont déjà « donné leur sang et leur belle jeunesse », et, après les combats de Verdun, « quelques-uns ne reverront pas les rives de notre bassin » : neuf Arcachonnais meurent dans la Meuse en 1916. Le journal compatit à la peine des familles : « sanglots » des père et mère chez Chiché, « nos cœurs angoissés », « visages tristes », « yeux humides de larmes », chez Monlaur. La question du deuil doit être surmontée, dépassée, si l’on veut que toute la nation tienne, et l’on voit très bien ici le rôle consolateur assigné à la culture religieuse (« douce rosée céleste »), tant sur le front qu’à l’arrière. Dans un pays officiellement laïc depuis 1905, mais majoritairement rural, les croyances chrétiennes perdurent, et se trouvent en quelque sorte réactivées face au désarroi apporté par la destruction de masse de la guerre totale, fruit pour certains du progressisme scientiste et athée des Lumières.Sur le front, le traditionnel Dieu des armées protecteur de l’ancienne monarchie est appelé à l’action. Peu importe que le pape ne veuille, lui, s’engager dans aucun camp, au nom d’un Dieu chrétien pacifique et neutre, la plume d’un journaliste aristocrate retrouve les accents de la France éternelle et fait du combat une ordalie, dans la plus pure tradition de l’union du sabre et du goupillon (« Dieu protège la France ! »). Les anges sont dotés des attributs d’une légion céleste, et Saint- Michel Archange, héraut du Bien armé de son « glaive », s’apprête à châtier le Mal, perpétré par « les hordes infâmes » germaniques. De l’autre côté du champ de bataille, nous avons vu dans la chronique précédente que l’empereur Guillaume II lui aussi se disait « élu de Dieu ». Face à lui, pour « bouter » les Germains hors d’Alsace-Lorraine, se dressent Jeanne d’Arc et sa « bannière », que l’église catholique vient opportunément de béatifier afin qu’elle ne reste pas la sainte laïque glorifiée par Michelet.Les morts « au champ d’honneur » (le statut de mort pour la France a été défini en juillet 1915) donnent leur vie « pour défendre la Patrie », sont donc des victimes sacrificielles sur l’autel de la République, mues par une « ardente flamme patriotique ». Le récit que Monlaur fait des fêtes de Pâques à Arcachon nous fait comprendre que les soldats sont assimilés à de nouveaux Christs souffrants, dont on partage la Passion. Encore ne connaît-il pas vraiment, contrairement aux historiens d’aujourd’hui, tous les détails de l’enfer qu’ils endurent, à la fois par contrainte et par sens du « devoir ».La référence à Pâques n’est pas seulement celle de l’agneau que l’on sacrifie, mais aussi celle de la résurrection du Christ, c’est-à-dire de l’espérance. Les morts deviendront en quelque sorte éternels par leurs noms gravés sur les monuments (« les générations succéderont aux générations […], et ce titre [de mort pour la France] restera intact »). Le chagrin des familles, « les regrets », seront « mitigés par un noble orgueil ». Le but est de maintenir le moral de l’arrière, d’apporter de l’espoir, « une confiance sereine » dans « la fin des épreuves ».L’Église déploie toute la théâtralité dont elle est capable depuis le concile de Trente (la Contre-Réforme) et les fastes baroques : « profusions des lumières et des fleurs » pour la vue, « flots d’encens » pour l’odorat, « splendeur des chants sacrés » pour l’ouïe, tous les sens sont convoqués pour toucher les « foules agenouillées ». Pendant le même temps, l’ouïe du poilu est saturée par le vacarme des bombardements, son odorat par les effluves des cadavres. Il tente lui aussi de se réfugier dans une foi, souvent teintée de superstition (médailles-amulettes, images pieuses)  Au cours de la guerre, la religion chrétienne a connu un net regain de ferveur, « une poussée de foi magnifique », comme le dit Monlaur. Dans les églises « envahies » se pressent des « masses compactes » : c’est une manière de « communier » avec les combattants et de tenter de les protéger.Armelle BONIN-KERDON

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