C’était en août 1918

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C’était en août 1918

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Guerre 1914-1918, la Société historique propose chaque mois une chronique correspondant à la même période de l’époque, il y a exactement cent ans.

Elle s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.

Armelle Bonin y ajoute un commentaire qui permet d’expliciter le contenu des articles reproduits, d’en donner le sens souvent caché ou la vraie version d’une présentation édulcorée. Il permet aussi de les resituer en allant du contexte local au national et parfois même jusqu’à l’international.

Il y a 100 ans…


La chronique de ce mois a pour objectif de mesurer si le grand tournant de la guerre en août 1918 a été perçu et répercuté sur le moment-même dans une ville balnéaire comme Arcachon, si loin du front, et soumise à la censure de la presse comme le reste du pays. Certes, dans ce cadre, aucun article de fond n’était possible, mais l’ensemble des brèves rassemblées ici permet quand même de rendre compte du double sentiment qui anime alors la population française : anxiété et espoir de victoire. Elles l’illustrent à travers des exemples militaires, mais aussi économiques et culturels.

La nouvelle de la mort du fils du député de la circonscription René Cazauvieilh le 15 juillet, jour du déclenchement par Ludendorff de « l’assaut pour la paix », qui devait être l’offensive finale victorieuse de l’Allemagne, symbolise le deuil familial si pesant après déjà quatre ans de guerre. Il est l’un des 200 000 combattants alliés tués ou blessés entre le 15 et le 30 juillet 1918. L’angoisse est forte, et on doute du succès de la contre-offensive lancée le 18 juillet. Pour la conjurer et revivifier la confiance à l’entrée dans la cinquième année du conflit, les cardinaux catholiques ont même ordonné le 4 août des « prières publiques pour la France », comme on le constate lors d’une cérémonie solennelle à Notre-Dame d’Arcachon. Dans l’esprit de l’Union sacrée, dépassant la séparation de l’Église et de l’État, le curé « a prononcé un discours patriotique », devant les « autorités militaires et civiles », et « un De Profundis a été chanté pour les soldats morts au champ d’honneur ». On retrouve ici la démarche du supérieur de Saint-Elme, recherchant une « communion » dans la foi religieuse et civique pour cimenter la « croisade de libération » (expression du ministre Étienne Clémentel) qui doit mener à la résurrection du pays.

Sur le front économique de l’arrière, la situation est « critique » également, comme le fait remarquer la municipalité via la plume de La Vigie. Le rationnement est évidemment toujours en vigueur, comme en témoigne l’annonce de la distribution des tickets de pain à la fin du mois à la mairie, sur cinq jours pour éviter les encombrements. Le plus difficile est de s’adapter aux pénuries ; elles s’aggravent à cause de la saison touristique d’été car le nombre d’habitants triple si l’on en croit le journal, et à cause des réquisitions effectuées par l’armée. Trois produits indispensables difficiles à obtenir sont nommés : l’avoine comme fourrage pour les animaux, les pommes de terre, et le lait frais, si important pour les enfants et les vieillards. Pourtant, une amélioration est annoncée pour l’automne en ce qui concerne la carte d’alimentation, dont les rations seront effectivement augmentées.

Au plan militaire, la conférence du général Gabriel Malleterre sur le front de la propagande culturelle, le 12 août au Théâtre municipal, tente de persuader l’opinion de « la force supérieure des Alliés ». Il fait crier aux spectateurs « Vive Foch ! Vive Pétain ! » et le journal se permet d’évoquer les « circonstances heureuses du moment ». En effet, la citation du lieutenant Joseph Fages nous apprend « la construction du premier pont de bateaux sur la Marne pour la poursuite de l’ennemi », signe positif que la censure a donc laissé filtrer. Depuis le 20 juillet, la Marne est effectivement refranchie par les troupes alliées et, depuis le 25, la ligne de front recule vers l’Allemagne. Malleterre, « un des vainqueurs de la Marne en 1914 », l’a sans doute évoqué dans ses propos. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui « la deuxième bataille de la Marne », victoire qui vaut au généralissime Foch d’être nommé maréchal de France par un décret du 7 août. Le 8 août, une autre contre-offensive est lancée en Picardie : Ludendorff qualifiera cette date dans ses mémoires de « jour de deuil pour l’armée allemande », car cette dernière y perd sa « force combative ». Tout n’est pas joué, mais les Alliés ont désormais l’initiative.

Cela n’aurait pas été possible sans les chars légers Renault FT17, les avions, et surtout la participation des premières divisions américaines au combat, notamment à l’ouest de Reims. C’est le message que la retranscription des paroles du « chant patriotique » intitulé « Gloire aux Américains » veut faire passer ; le troisième couplet proclame : « Déjà, sur notre front, en soldats résolus, vous avez remporté les palmes de la gloire ! », « vous vous êtes montrés dignes de nos poilus ». Le quatrième couplet annonce même la victoire commune à travers la métaphore des « drapeaux enlacés », « la bannière étoilée avec la tricolore ». Ces paroles se chantent sur l’air de l’hymne national américain, dont on lit qu’il est souvent joué à Arcachon avec La Marseillaise en ce mois d’août, par les fanfares « d’artillerie américaine », venues du camp du Courneau, où séjournent trois régiments de la 165e brigade d’artillerie de campagne depuis le 12 juillet. Les Arcachonnais connaissent aussi les « marins américains » formés à l’Aviation Instruction Center de Cazaux, qu’ils ont croisés notamment à la messe du 4 août à Notre-Dame.

Enfin, parmi les nombreux spectacles proposés l’été aux Arcachonnais et aux touristes, un certain nombre met en scène des Américains, on le constate par les annonces concernant le Théâtre municipal ou le Cinéma-Palace. Le nom du boxeur Blink Mac Closkey y est souvent mal orthographié par méconnaissance de la langue, mais sa prestation physique est bien mise en valeur. L’attractivité culturelle américaine naissante – le « soft power » actuel – passe aussi par la puissance virtuelle du cinéma et le talent de ses premières actrices, telle Pearl White, liée à Pathé, ou Margarita Fisher, qui a tourné en 1916 Miss Jackie of the Navy. Quant aux actualités officielles montrant les hauts faits américains, elles donnent lieu à « de véritables ovations ».

 

 

 

Armelle BONIN-KERDON

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