C’était en septembre 1918

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C’était en septembre 1918

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Guerre 1914-1918, la Société historique propose chaque mois une chronique correspondant à la même période de l’époque, il y a exactement cent ans.

Elle s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.

Armelle Bonin y ajoute un commentaire qui permet d’expliciter le contenu des articles reproduits, d’en donner le sens souvent caché ou la vraie version d’une présentation édulcorée. Il permet aussi de les resituer en allant du contexte local au national et parfois même jusqu’à l’international.

 

Il y a 100 ans…


En ce mois de septembre 1918, le rôle de la presse est toujours aussi fondamental pour maintenir le moral de l’arrière, mais il évolue dans son contenu et pose par ailleurs le problème des « fausses nouvelles », à l’instar de nos media d’information d’aujourd’hui. Pour la première fois, grâce aux succès obtenus sur les fronts, La Vigie d’Arcachon est autorisée à commenter « nos résultats » sur le plan militaire, qualifiés de « considérables ». Elle se livre à une véritable synthèse de l’ensemble de la guerre, dont seule la dernière partie est reproduite ici, afin de montrer que la France va « recueillir le fruit de l’admirable conduite de ses troupes et de son peuple », c’est-à-dire la victoire. Paris est présenté comme « définitivement à l’abri de toute menace » et Foch comme ayant « la certitude qu’il atteindra son but », puisque son offensive lancée le 18 juillet « n’a pas été interrompue un seul jour ». Il est vrai que « les Allemands sont en retraite », « se replient » sur la ligne Hindenburg depuis le 2 septembre, comme ils l’avaient fait en 1917, avant la reprise de leur offensive au printemps 1918. Tout ceci est bien expliqué par la conjonction « de l’abondance du matériel de guerre » et de « l’afflux des troupes américaines sur le front occidental ». À Arcachon même, on a vu partir une partie des Américains du camp du Courneau « pour faire la chasse aux Boches », tandis que leurs officiers ainsi que ceux du camp de Cazaux assistent le 23 septembre à une conférence de propagande du suisse Benjamin Vallotton qui anticipe sur l’entrée des Alliés en Alsace-Lorraine reconquise.
Pourtant, rien n’est encore vraiment joué : comme le fait remarquer L’Avenir d’Arcachon, on ne peut que « supposer » que les Allemands « continueront à se replier », même s’ils « chercheront à se consolider ». On peut craindre comme lui sur les territoires qu’ils abandonneront une « destruction méthodique », une « démoniaque opération », c’est-à-dire une politique de la terre brûlée. Ce fut déjà le cas en 1917, comme le décrit abondamment le journal, avec pour conséquence la fuite des populations, et l’arrivée de réfugiés à l’arrière. La ville d’Arcachon comptait ainsi 252 réfugiés en novembre 1917, et elle en comptera effectivement en octobre 1918 son nombre maximum, soit 350 personnes (environ 23 000 pour l’ensemble de la Gironde). La quête effectuée lors de la conférence de Vallotton leur est d’ailleurs destinée.
Un tel brassage de population ainsi que le déplacement des troupes sont souvent mis en avant pour expliquer l’arrivée à l’automne 1918 d’un autre ennemi, biologique cette fois, la grippe, dite « espagnole », à cause de son analogie avec une épidémie qui avait frappé l’Espagne en 1889. À Bordeaux, des premiers cas avaient déjà été signalés en avril 1918 avec le débarquement des troupes américaines à Bassens. L’ignorance de l’origine réelle de la maladie explique qu’on la compare au choléra ou au typhus, à cause de sa rapidité d’incubation et de la brutalité de ses symptômes. Les Allemands sont accusés d’avoir empoisonné les puits, voire même, d’après d’autres sources, les boîtes de conserves en provenance d’Espagne. Il y a donc une grande dimension fantasmatique dans l’angoisse qui saisit les populations. C’est pourquoi les deux journaux locaux cherchent à rassurer en qualifiant de « fausses nouvelles », de bruits « invraisemblables », de « racontars ridicules », les rumeurs qui circulent. Pourtant, leur lecture attentive montre bien que la grippe frappe bel et bien Arcachon, « comme partout », même s’ils font tout pour en minimiser l’impact. L’Avenir d’Arcachon reconnaît que les bruits sont « très exagérés », mais donc exacts, et La Vigie que « quelques cas » « se sont produits ». Le conférencier Paul Bilhaud a annulé sa prestation prévue et quitte précipitamment Arcachon, tandis que « de nombreuses personnes ont renoncé à une visite projetée dans notre station », alors que c’est toujours la « saison estivale ». Une réclamation en forme de brève est encore plus révélatrice, puisqu’elle demande la présence d’un pharmacien et d’un médecin pendant la nuit.
Il y va des « intérêts vitaux » de la cité balnéaire : pour éviter ce que La Vigie ne craint pas de nommer « la catastrophe » « imminente », les deux journaux se livrent à une propagande afin d’attirer les villégiateurs. La Vigie, organe du maire, accentue sa guerre habituelle contre L’Avenir en accusant son rédacteur en chef de manière à peine voilée de « porter atteinte à la réputation de notre charmante station, unique au monde ». Quant à L’Avenir, il se livre à une description idyllique d’« Arcachon en septembre 1818 », véritable Arcadie « qui fait rêver à l’âge d’or », et qui permet pour la quatrième année « le complet oubli de toutes les atrocités qui se commettent ailleurs dans le monde ». On voit combien l’exagération et l’hyperbole ne font pas peur non plus à nos journalistes ! Certes, un détour par le cimetière est proposé en guise de promenade aux touristes, qui se livreront ainsi à « un patriotique pèlerinage » sur les tombes des soldats blessés morts dans les hôpitaux militaires de la ville. Mais l’essentiel est de gagner l’ « adorable plage » des Abatilles, dépeinte au coucher du soleil comme une image du « paradis avant qu’Ève eut péché », où mères et enfants s’ébattent dans « un parfum d’innocence », alors que les pères sont sur le front.
Bains de soleil et bains de mer sont présentés comme un remède, une « nouvelle provision de santé » face aux miasmes de la grippe. On retrouve là la vocation thérapeutique traditionnelle d’Arcachon. Mais l’évolution de la balnéarité est sensible aussi : l’héliothérapie apparaît nettement, ainsi que la plus grande nudité des corps, découvrant jambes et épaules, relevant « jupes et chemises ». Les « chants » et les « rires » des années folles résonnent déjà à Arcachon.

 

Armelle BONIN-KERDON

 

C’était en août 1918

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C’était en août 1918

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Guerre 1914-1918, la Société historique propose chaque mois une chronique correspondant à la même période de l’époque, il y a exactement cent ans.

Elle s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.

Armelle Bonin y ajoute un commentaire qui permet d’expliciter le contenu des articles reproduits, d’en donner le sens souvent caché ou la vraie version d’une présentation édulcorée. Il permet aussi de les resituer en allant du contexte local au national et parfois même jusqu’à l’international.

Il y a 100 ans…


La chronique de ce mois a pour objectif de mesurer si le grand tournant de la guerre en août 1918 a été perçu et répercuté sur le moment-même dans une ville balnéaire comme Arcachon, si loin du front, et soumise à la censure de la presse comme le reste du pays. Certes, dans ce cadre, aucun article de fond n’était possible, mais l’ensemble des brèves rassemblées ici permet quand même de rendre compte du double sentiment qui anime alors la population française : anxiété et espoir de victoire. Elles l’illustrent à travers des exemples militaires, mais aussi économiques et culturels.

La nouvelle de la mort du fils du député de la circonscription René Cazauvieilh le 15 juillet, jour du déclenchement par Ludendorff de « l’assaut pour la paix », qui devait être l’offensive finale victorieuse de l’Allemagne, symbolise le deuil familial si pesant après déjà quatre ans de guerre. Il est l’un des 200 000 combattants alliés tués ou blessés entre le 15 et le 30 juillet 1918. L’angoisse est forte, et on doute du succès de la contre-offensive lancée le 18 juillet. Pour la conjurer et revivifier la confiance à l’entrée dans la cinquième année du conflit, les cardinaux catholiques ont même ordonné le 4 août des « prières publiques pour la France », comme on le constate lors d’une cérémonie solennelle à Notre-Dame d’Arcachon. Dans l’esprit de l’Union sacrée, dépassant la séparation de l’Église et de l’État, le curé « a prononcé un discours patriotique », devant les « autorités militaires et civiles », et « un De Profundis a été chanté pour les soldats morts au champ d’honneur ». On retrouve ici la démarche du supérieur de Saint-Elme, recherchant une « communion » dans la foi religieuse et civique pour cimenter la « croisade de libération » (expression du ministre Étienne Clémentel) qui doit mener à la résurrection du pays.

Sur le front économique de l’arrière, la situation est « critique » également, comme le fait remarquer la municipalité via la plume de La Vigie. Le rationnement est évidemment toujours en vigueur, comme en témoigne l’annonce de la distribution des tickets de pain à la fin du mois à la mairie, sur cinq jours pour éviter les encombrements. Le plus difficile est de s’adapter aux pénuries ; elles s’aggravent à cause de la saison touristique d’été car le nombre d’habitants triple si l’on en croit le journal, et à cause des réquisitions effectuées par l’armée. Trois produits indispensables difficiles à obtenir sont nommés : l’avoine comme fourrage pour les animaux, les pommes de terre, et le lait frais, si important pour les enfants et les vieillards. Pourtant, une amélioration est annoncée pour l’automne en ce qui concerne la carte d’alimentation, dont les rations seront effectivement augmentées.

Au plan militaire, la conférence du général Gabriel Malleterre sur le front de la propagande culturelle, le 12 août au Théâtre municipal, tente de persuader l’opinion de « la force supérieure des Alliés ». Il fait crier aux spectateurs « Vive Foch ! Vive Pétain ! » et le journal se permet d’évoquer les « circonstances heureuses du moment ». En effet, la citation du lieutenant Joseph Fages nous apprend « la construction du premier pont de bateaux sur la Marne pour la poursuite de l’ennemi », signe positif que la censure a donc laissé filtrer. Depuis le 20 juillet, la Marne est effectivement refranchie par les troupes alliées et, depuis le 25, la ligne de front recule vers l’Allemagne. Malleterre, « un des vainqueurs de la Marne en 1914 », l’a sans doute évoqué dans ses propos. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui « la deuxième bataille de la Marne », victoire qui vaut au généralissime Foch d’être nommé maréchal de France par un décret du 7 août. Le 8 août, une autre contre-offensive est lancée en Picardie : Ludendorff qualifiera cette date dans ses mémoires de « jour de deuil pour l’armée allemande », car cette dernière y perd sa « force combative ». Tout n’est pas joué, mais les Alliés ont désormais l’initiative.

Cela n’aurait pas été possible sans les chars légers Renault FT17, les avions, et surtout la participation des premières divisions américaines au combat, notamment à l’ouest de Reims. C’est le message que la retranscription des paroles du « chant patriotique » intitulé « Gloire aux Américains » veut faire passer ; le troisième couplet proclame : « Déjà, sur notre front, en soldats résolus, vous avez remporté les palmes de la gloire ! », « vous vous êtes montrés dignes de nos poilus ». Le quatrième couplet annonce même la victoire commune à travers la métaphore des « drapeaux enlacés », « la bannière étoilée avec la tricolore ». Ces paroles se chantent sur l’air de l’hymne national américain, dont on lit qu’il est souvent joué à Arcachon avec La Marseillaise en ce mois d’août, par les fanfares « d’artillerie américaine », venues du camp du Courneau, où séjournent trois régiments de la 165e brigade d’artillerie de campagne depuis le 12 juillet. Les Arcachonnais connaissent aussi les « marins américains » formés à l’Aviation Instruction Center de Cazaux, qu’ils ont croisés notamment à la messe du 4 août à Notre-Dame.

Enfin, parmi les nombreux spectacles proposés l’été aux Arcachonnais et aux touristes, un certain nombre met en scène des Américains, on le constate par les annonces concernant le Théâtre municipal ou le Cinéma-Palace. Le nom du boxeur Blink Mac Closkey y est souvent mal orthographié par méconnaissance de la langue, mais sa prestation physique est bien mise en valeur. L’attractivité culturelle américaine naissante – le « soft power » actuel – passe aussi par la puissance virtuelle du cinéma et le talent de ses premières actrices, telle Pearl White, liée à Pathé, ou Margarita Fisher, qui a tourné en 1916 Miss Jackie of the Navy. Quant aux actualités officielles montrant les hauts faits américains, elles donnent lieu à « de véritables ovations ».

 

 

 

Armelle BONIN-KERDON

C’était en juillet 1918

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C’était en juillet 1918

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Guerre 1914-1918, la Société historique propose chaque mois une chronique correspondant à la même période de l’époque, il y a exactement cent ans.

Elle s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.

Armelle Bonin y ajoute un commentaire qui permet d’expliciter le contenu des articles reproduits, d’en donner le sens souvent caché ou la vraie version d’une présentation édulcorée. Il permet aussi de les resituer en allant du contexte local au national et parfois même jusqu’à l’international.

Il y a 100 ans…


La chronique de ce mois est issue de La Vigie d’Arcachon et de ses articles traitant de la « distribution des prix à l’École Saint-Elme » le 15 juillet. Les locaux de cette dernière sont occupés par l’hôpital militaire complémentaire n°28 depuis août 1914 ; elle est réduite à un externat, dont les cours ont lieu au 190 boulevard de la plage. Nous voyons que le Casino de la plage, qui n’est plus hôpital militaire depuis la fin août 1916, met sa salle de spectacles à disposition pour cette fête annuelle de clôture des classes (au 14 juillet depuis 1912, avec une rentrée au 1er octobre). Comme le dit son directeur, le chanoine Bacheré, c’est « la quatrième distribution de guerre », et nous savons déjà (voir la chronique d’août 1916) qu’il a pris l’habitude à cette occasion de rendre hommage aux anciens élèves morts pour la France au cours de l’année écoulée. C’est le cas ici pour trois d’entre eux, dont nous ne reproduisons pas le panégyrique complet, « précédés dans la mort et dans la gloire » par « dix-sept camarades ».

Cette fois-ci, c’est un peu différent : après avoir laissé la parole au lieutenant-colonel Godon, président des vétérans de la guerre de 1870-1871 et de la cérémonie, le chanoine Bacheré fait un long discours où il développe avec un art oratoire consommé sa conception de la guerre. C’est ce qui intéresse l’historien, d’autant que le journal reproduit ses paroles in extenso. Il s’adresse aux jeunes élèves et lauréats ainsi qu’à leurs parents et amis, qu’il prend « à témoin » dans un registre émotionnel puissant. Il s’agit de réconforter l’assistance après ces quatre années de deuil et de souffrances « indicibles », mais aussi et surtout de la galvaniser en ravivant la flamme patriotique en cet été où rien n’est encore joué, malgré « les promesses de victoire »  qui « s’accumulent ». En effet, ce même 15 juillet, le général allemand Ludendorff lance encore une grande offensive, entre Reims et l’Argonne, et sur le front de la Marne. Le journaliste a raison d’évoquer « les angoisses de l’heure », car nul ne sait comment vont évoluer la seconde bataille de la Marne et la contre-offensive du 18 juillet. À travers les citations publiées par La Vigie – dont deux concernent des anciens élèves de Saint-Elme, les lecteurs sont conscients que la guerre continue à déployer toujours davantage sa force de destruction industrielle ; canons et avions multiplient les bombardements, dont ceux à « obus toxiques ».

Pourtant, face à cette modernité, Bacheré mobilise les « héros de la guerre en dentelles », les « grandes images » du roman national de l’Histoire de France, individuellement ou collectivement. Certes, il prend la peine de citer les soldats de la Révolution et de l’Empire, mais on sent bien que son cœur penche pour ceux de Fontenoy, « si chevaleresques ». La « noblesse » des « trois jeunes et beaux soldats de France » « tombés face à l’ennemi », garants de « l’honneur, de la vertu, de l’héroïsme », rejoint les valeurs aristocratiques de ce que Bacheré appelle « le héros classique », celui de l’armée de métier sous la monarchie, dont le « ressort principal » serait « la volonté », « l’activité de l’âme ». Critiquant les premières études psychologiques parues sur la déshumanisation des combattants induite par la guerre en cours, présentée comme une « rupture complète avec le passé », Bacheré récuse « le pur automatisme » qui ferait d’eux des machines sans pensée mues par la simple obéissance à leurs chefs. Ce faisant, il s’inscrit dans un débat qui agite aujourd’hui encore les historiens, à propos des capacités des soldats à tenir coûte que coûte et si longtemps : le font-ils par contrainte ou par consentement  à des valeurs patriotiques solidement intériorisées ?

Bacheré se situe dans la deuxième hypothèse en mettant en avant la « grande cause pour laquelle ils ont versé leur sang ». Leur mort, dans ce qu’il appelle déjà « la grande guerre », « nous assure que la patrie vivra ». Son patriotisme est celui de la France éternelle, personnifiée dans l’expression maternelle « Douce France », pour laquelle ses enfants se battent, en défendant son « sol sacré ». En tant qu’homme d’église, il développe ici un « culte de la patrie », imbriquant foi et civisme. C’est autour de ce dernier qu’il veut réunir, comme l’écrit le journal, la « communion étroite des âmes bien françaises » dans le « souvenir pieux » des « glorieux morts ». Ceux-ci sont comme des saints laïcs, « des modèles dont l’imitation s’impose » aux jeunes élèves de Saint-Elme. Ils se sont sacrifiés sur l’autel de la patrie, en « victimes conscientes du devoir ». Bacheré va même jusqu’à parler, dans un élan mystique étonnant d’outrance, de « course à la mort pour des fins glorieuses », de « souveraine grandeur » du métier des armes. Nulle remise en question de la légitimité de la guerre, qui apparaît comme une gigantesque ordalie, puisque le « sacrifice absolu de soi-même » est « connu, accepté, embrassé », à l’instar de celui des martyrs chrétiens. La « théorie du consentement » trouve dans le discours de Bacheré l’une de ses plus brillantes justifications, si l’on peut dire. Il est vrai qu’il pérore loin de la réalité du front et que son propos est là avant tout pour que « les épouses et les mères douloureuses », de plus en plus nombreuses, trouvent dans le « deuil consenti » un sens au trépas de leurs maris et fils.

Le réconfort le plus grand vient néanmoins du fait que Godon aborde clairement la fin de la guerre : il fait allusion aux divisions de la « libre Amérique » qui vont permettre aux alliés de « sonner le glas du boche » sur le front Ouest. Bacheré pense à la « France de l’après-guerre » qui devra se livrer à une « grande œuvre d’apaisement et de restauration ». Mais son idéologie belliciste persiste car, dans « le monde apaisé » de demain, pourra se faire jour « un grand danger pareil à celui d’aujourd’hui ». En l’occurrence, l’avenir lui donnera hélas raison, mais il aurait pu assigner aux jeunes sous sa responsabilité une autre place que celle d’une « réserve préparée » de combattants dans la lignée directe de leurs aînés.

 

 

Armelle BONIN-KERDON

C’était en mai 1918

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C’était en mai 1918

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Guerre 1914-1918, la Société historique propose chaque mois une chronique correspondant à la même période de l’époque, il y a exactement cent ans.

Elle s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.

Armelle Bonin y ajoute un commentaire qui permet d’expliciter le contenu des articles reproduits, d’en donner le sens souvent caché ou la vraie version d’une présentation édulcorée. Il permet aussi de les resituer en allant du contexte local au national et parfois même jusqu’à l’international.

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C’était en mars 1918

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C’était en mars 1918

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Guerre 1914-1918, la Société historique propose chaque mois une chronique correspondant à la même période de l’époque, il y a exactement cent ans.

Elle s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.

Armelle Bonin y ajoute un commentaire qui permet d’expliciter le contenu des articles reproduits, d’en donner le sens souvent caché ou la vraie version d’une présentation édulcorée. Il permet aussi de les resituer en allant du contexte local au national et parfois même jusqu’à l’international.

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C’était en janvier 1918

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C’était en janvier 1918

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Guerre 1914-1918, la Société historique propose chaque mois une chronique correspondant à la même période de l’époque, il y a exactement cent ans.

Elle s’appuie sur les journaux locaux qui offrent la régularité nécessaire d’une source facilement identifiable.

Armelle Bonin y ajoute un commentaire qui permet d’expliciter le contenu des articles reproduits, d’en donner le sens souvent caché ou la vraie version d’une présentation édulcorée. Il permet aussi de les resituer en allant du contexte local au national et parfois même jusqu’à l’international.

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C’était en décembre 1916

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C’était en décembre 1916

La chronique de ce mois aborde un thème connu, celui du camp du Courneau, créé en avril 1916  à La Teste-de-Buch, sur la route de Cazaux, pour accueillir, à l’arrière, des troupes africaines, de plus en plus nombreuses dans une armée française décimée par la violence des combats. La « force noire » prônée dès 1910 par Mangin est devenue une réalité en 1916 : plus de 60 000 hommes ont été expédiés d’Afrique dans les neuf premiers mois de l’année ; ils participent activement aux batailles de Verdun et de la Somme. Cela permet au député noir du Sénégal, Blaise Diagne, dans son interpellation du 9 décembre devant la Chambre des députés, rapportée ici, d’affirmer avec fierté et quelque peu d’emphase, que cette force est « une des principales armatures de l’armée à cette heure-ci ». Mais, réquisitionnés à la hâte, ces hommes ont besoin d’être formés au combat : le camp du Courneau est un « camp de préparation » et d’entraînement, à l’instar de ceux de Fréjus-Saint-Raphaël, cités par Diagne. Il faut aussi « préserver » les hommes entre deux envois au front : Le Courneau est un camp d’hivernage du sud de la France, où les troupes, désorientées par le climat froid du Nord-Est, sont censées se reconstituer.

Diagne affirme que ce n’est pas le cas et demande de « faire évacuer le camp ». Il souligne une morbidité et une mortalité anormalement importantes, avec « une moyenne de 25 malades et de 3 morts par jour ». Les hommes sont « sujets à des bronchites, à des maladies diverses des voies respiratoires » (à pneumocoques), et sans doute même à la tuberculose. Il n’est pas impossible que, en arrivant sur le sol métropolitain, les troupes aient déjà été porteuses de germes, contractés dans les camps de départ : les « fièvres pernicieuses » ne manquaient pas en Afrique. Cependant, la contagion est forte au Courneau, et le nombre de morts est élevé : environ 300 pour l’année 1916, sans compter ceux qui étaient soignés à l’hôpital militaire Saint-Elme d’Arcachon en complément de celui du camp, mis en place depuis août. Ces victimes ont été enterrées dans le cimetière de cette commune (voir l’article). L’historien Jean-Pierre Caule, membre de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, affirme que, en pourcentage, on mourait deux fois plus au Courneau que dans les autres camps du Midi.

Diagne l’attribue aux conditions spécifiques « de défectuosité » de ce « camp insalubre ». D’ailleurs, comme on le voit dans les articles, il n’avait pas été le premier à les dénoncer. Nous savons par les archives que plusieurs rapports de médecins-majors inspecteurs généraux l’avaient également fait entre mai et août 1916. Diagne considère que c’est une « lourde faute » de la part de l’administration militaire de la 18e Région d’avoir installé le camp à cet emplacement, sans le concours du « service de santé colonial », qui aurait pu donner un avis contraire. Pourtant, la dernière mission exploratoire (février 1916) en vue du choix du site comprenait malgré tout un médecin-major de première classe et le directeur du service de santé de la 18e Région. Le site du Courneau avait alors été préféré à celui de Croix d’Hins, car considéré moins humide…

Or l’humidité est le premier reproche pointé par Diagne. Certes, dans ce sol imperméabilisé à faible profondeur par la couche d’alios, « il suffit d’un appel du pied pour faire monter de l’eau » qui, par ailleurs, s’évacue mal à cause de la faible pente du terrain, dès que les pluies sont trop abondantes : un courrier du 15 décembre évoque une « nappe d’eau » et de fréquents « bains de pied »… Toutefois, le canal Cazaux/La Hume creusé en 1838, ainsi que le fossé le long de la route, qui bordent le camp à l’est et à l’ouest, drainent globalement la zone, et des travaux d’amélioration ont été effectués depuis l’arrivée du colonel Eugène Fonssagrives à la tête du camp à la mi-septembre : création d’un réseau secondaire de canaux de drainage, y compris des rigoles entre les baraquements, creusement de puisards à travers la couche d’alios, débroussaillement et dessouchage.

Comme le reconnaît Fonssagrives dans un rapport du 1er novembre, le principal problème est celui du logement : les réglementaires « baraques Adrian » en bois recouvert de carton bitumé représentent certes un progrès par rapport aux tentes, mais, rapporte Diagne, « les cloisons mal jointes livrent passage à de perpétuels courants d’air ». De surcroît, la pluie et la grêle percent souvent les toitures. Les appareils de chauffage ne servent donc à rien, même si un courrier du 29 octobre écrit : « Depuis deux jours, nous avons deux fourneaux par baraque, aussi le soir il fait bon. » Fonssagrives a là aussi effectué quelques améliorations dans ce qu’il appelle, en bon colonial, « les cases » : surélévation du sol des baraques, calfeutrage intérieur en paillassons de fougère et de bruyère – la lande apportant ses ressources ancestrales !

Diagne s’en est donc tenu aux premiers rapports alarmistes sur le camp du Courneau, qui se sont d’ailleurs révélés pertinents, puisque 950 tirailleurs environ y trouvèrent la mort jusqu’à l’évacuation du camp en juillet 1917. S’il force un peu le trait devant les députés pour obtenir leur adhésion, c’est qu’il sait que le remaniement gouvernemental lui offre une possibilité d’être entendu. En effet, le nouveau ministre de la Guerre est le général Lyautey, Résident général au Maroc, connu pour son hostilité à l’égard de Mangin et son respect envers les « indigènes ». Diagne n’obtient pas tout de suite gain de cause, mais sa brillante intervention, relayée ici par Albert Chiché malgré la censure, a au moins le mérite de faire réfléchir la population locale sur ceux qu’elle ne fait que croiser lors de défilés, et qu’on appelle, avec paternalisme et un racisme inconscient, « ces bons nègres » à la « figure bien cirée », « ces visiteurs exotiques », exploités « cyniquement » par les « mercantis » (marchands à la porte du camp) et les tenanciers de cabarets et de bars.

Armelle BONIN-KERDON